Interview[1] d’Olivier Guez :

La Disparition de Josef Mengele

Grasset (2017)


Eric Hennekein : Pourquoi votre livre paraît-il sous la dénomination de roman et non de récit ?

Olivier Guez : Il y a trois éléments de réponse, bien que c’est un peu jouer avec les mots. Premièrement, je considère que tous les romans ne sont pas fictionnels et le grand modèle de ce livre est De sang froid de Truman Capote[2]. La disparition de Josef Mengele est un roman de non fiction. Deuxièmement et néanmoins, il y a dans mon livre quelques éléments fictionnels : il y a des informations que je possède, mais pour lesquelles je n’ai pas de détail. Typiquement, « le passage de Mengele avec la hongroise à la ferme », je suis sûr à plus de 99% qu’ils ont eu une liaison, mais je ne sais pas ; combien de temps celle-ci a duré et dans quelles conditions ? C’est vrai que personne ne le saura jamais. Donc, en partant d’informations que j’ai obtenues, je les mets en scène, en m’aidant de la géographie, de la topographie, des lieux ; ce que je mets en scène nous plonge dans le roman. Et, troisièmement, il y a un apriori qui est complètement subjectif, c’est la façon dont je raconte cette histoire. Donc, à partir du moment où je prête certaines réactions à mon personnage et que je lui donne la parole…
 
EH. : Vous abordez là, la question cruciale ; en redonnant la parole à Josef Mengele, vous lui rendez, vous lui restaurez, une subjectivité. Vous lui avez consacré, comme cela a été souvent dit, plusieurs années de recherches, pour produire cet ouvrage, vous contraignant à vous identifier à Josef Mengele : alors, et sans vouloir vous choquer, je dirais que, maintenant et pour nous tous, Josef Mengele est devenu un sujet ! Mengele est sujet de son histoire : il a, maintenant, une continuité identitaire narrative, qui « nous » le restitue sujet de sa propre histoire. Avez-vous envisagé que vous nous exposiez à ce risque ?
 
OG. : Vous avez raison, c’est une véritable question (silence). Qu’appelez-vous une identité narrative[3] ?
 
EH. : Le titre que vous avez donné à votre livre « La disparition de… » est, de ce fait, très paradoxale : avec le concours de votre travail acharné, vous contribué à faire exister Josef Mengele comme sujet de sa propre histoire de vie, d’amour, de mort… Nous pourrions légitimement penser qu’un individu, aussi abject et responsable de crimes contre l’humanité doive être rejeté dans le néant de l’histoire. Dans l’oubli éternel et justement privé de l’humanité que vous lui restituez…
 
OG. : Oui, tout à fait, mais je trouve qu’il est important de se souvenir « qui a été Josef Mengele » et qu’il soit démystifié. Mon livre est aujourd’hui traduit dans une vingtaine de langues, cela permet de contrecarrer ce qui a été raconté de sa vie sur plusieurs décennies : qu’il était puissant, insaisissable, qu’il vivait une vie tranquille au Brésil, qu’il avait refait sa vie et avait eu d’autres enfants, une vie de jet-setteur, à Rio, en Grèce. Au lieu de cela, je voulais montrer l’homme médiocre qu’il a été dans sa fuite éperdue : finalement, quelqu’un de pathétique. Tout cela n’est pas subjectif, car j’ai restitué des éléments très concrets.
 
EH. : Maintenant, Josef Mengele n’aura pas disparu : il existera en tant que sujet.
 
OG. : De toutes façons, il n’aurait jamais totalement disparu, alors, j’ai préféré raconter sa véritable disparition.
 
EH. : Vous racontez la fuite de Josef Mengele et, surtout, comment aux hasards de l’Histoire (avec un grand H), sa petite histoire se déroule. A la page 126 de votre livre vous racontez que les agents du Mossad étaient sur le point de le capturer, comme Eichmann, mais David Ben Gourion décide subitement de mettre fin à sa traque. En effet, il redirige les efforts des agents du Mossad pour retrouver Yosselé[4] – le « petit Josef » diminutif affectueux que l’on donne en Yiddish : qu’est-ce que dit cette ambiguïté des mêmes prénoms qui entrecroisent ces destins ?
 
OG. : Je n’avais pas fait le lien, vous êtes la première personne à me le faire remarquer, à le souligner.
 
EH. : C’est pour retrouver, pour sauver, un petit enfant juif, Josef, qui aurait été kidnappé par son grand-père, survivant de la Shoah et qui voulait impérativement que son petit-fils soit éduqué dans la pratique juive orthodoxe, que cela rend la liberté à un autre Josef qui a exterminé des milliers d’enfants juifs : quel sens donnez-vous à cette interprétation ?

OG. : Effectivement, votre remarque est intéressante. Mais, ce n’est pas le sort de cet enfant qui est important ici, je dis cela bien évidemment entre guillemets : en effet, il faut retrouver cet enfant, mais c’est essentiellement afin d’éviter une guerre civile entre les ultra-orthodoxes et les ultra-laïques que ce choix va se porter ainsi. C’est la raison pour laquelle le Mossad se retrouve à pister ce jeune Josef – travesti en petite fille pour être « rapté » - dans une histoire improbable, au détriment de pourchasser le criminel contre l’humanité, Josef Mengele.
 
EH. : La disparition du petit Josef, la disparition d’un enfant, a sauvé de la traque un autre Josef, un criminel contre l’humanité responsable de la mort de dizaine de milliers d’enfants, pour des considérations politiques…
 
OG. : Absolument.    



[1] Interview à la librairie Les Cahiers de Colette, 23 Rue Rambuteau, Paris 4ème, le 7 décembre 2017

[2] Capote, T.  (1966) In Cold Blood: A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences, Random House, NYC

[3] L’identité narrative, voir Ricœur, P. (1983) Temps et récit.  Seuil, Paris.

[4] Yosselé Schumacher (1952)



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