Interview de Clotilde Leguil :

In Treatment

PUF (2013)

" J'ai trouvé intéressant d'interviwer une psychanalyste lacaniènne militante, et de tenter de comprendre: "comment une universitaire française peut-elle soutenir une thèse si engagée en ne prenant pas du tout en compte le contexte historico-culturel dans lequel l'auteur a produit son œuvre ? "


Eric Hennekein : Votre livre, In Treatment,  a reçu une bonne critique dans la presse : est-ce que vous vous y attendiez ?

 

Clotilde Leguil.  J’ai été surprise, mais surtout contente. En réalité, ce qui m’a plu, c’est d’utiliser cette série comme point de départ pour une (des) interrogation(s) sur la psychanalyse aujourd’hui et je trouve que c’est un bon moyen : faire un état des lieux, non pas sur ce qu’on entend par psychanalyse actuellement, mais comment la psychanalyse est représentée, par certains de nos contemporains, dans notre société. Là, il s’agit d’une série américaine, adaptée d’une série israélienne, qui a fait le tour du monde et a été adaptée dans de nombreux pays, y compris en Europe de l’Est. Je l’ai appris grâce à ma rencontre, lors d’une conférence donnée par Hagaï Levy, avec le réalisateur de la série israélienne, au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme[1] : elle a donc été adaptée dans divers pays, sauf en France ! La thèse que je développe dans ce livre s’appuie sur le fait que la psychanalyse française a été marquée par Lacan : ce n’est pas du tout la psychothérapie montrée par Hagaï Levy.

 
EH. Une chose m’a interpellé, à la lecture de votre ouvrage : vous n’évoquez pas du tout le contexte israélien dans lequel la série Betipoul  (2005) a été produite ; en effet, pour Hagaï Levy - il le dit clairement - l’idée de départ de cette série était une provocation, et sa diffusion devait rester limitée. La réussite extraordinaire de ce succès planétaire le dépasse complètement, il ne s’en explique pas les raisons !

 

CL. J’ai été contente que Hagaï Levy dise qu’il se soit inspiré de la série Soprano[2] pour écrire Betipoul, car c’est ce qui conforte ma thèse. Il a saisi que « quelque chose est à développer » à partir de ce qu’est une séance d’analyse. Et c’est à partir de sa propre analyse, qu’il a faite en Israël, et de l’impasse qu’il y a rencontrée, qu’est né le support de sa série.
D’ailleurs, je lui ai explicitement posé la question : attribuait-il l’échec de sa thérapie à la psychanalyse ? Il a convenu que cet échec était lié à d’autres facteurs. Le courant analytique qu’il a rencontré en Israël est celui de la psychanalyse relationnelle, qui vient des États-Unis et qui finalement se réfère à Stephen Mitchell et non plus tellement à Freud, ni à Lacan d’ailleurs. C’est un travail thérapeutique qui se fonde sur une mise à l’épreuve des émotions, de l’affect. Ce que je montre dans mon livre, c’est que finalement s’ensuit une fragilisation réciproque des protagonistes, qui se confrontent « à quelque chose » : ce n’est pas du tout l’approche de la psychanalyse de Freud et de Lacan. Ce dernier a montré qu’il faut se méfier des affects qui en émergeant conduisent la cure dans une impasse : l’amour et la haine constituent les deux faces du transfert.
Il semble que la psychanalyse en Israël soit une importation directe de ce qui se pratique aux États-Unis et même si l’on y trouve aussi la psychanalyse lacanienne, ce n’est pas celle que Hagaï Levy a rencontrée.
Donc, ce qui m’a également intéressée, c’est cette empreinte, cette marque américaine, qui en fait déforme l’analyse, et surtout oublie le cœur même de l’analyse qui est l’inconscient et la parole. 
La thèse que j’ai développée s’appuie sur In Treatment  et me semble tout aussi valable pour la série israélienne Betipoul, car la construction de la séance est exactement la même.

 

EH. En éludant le contexte de la culture israélienne contemporaine dans lequel a été écrite, produite cette série et toute la culture juive, son humour juif si spécifique, le witz, son goût pour l’autodérision, etc.,  de quoi votre travail ne rend-il pas compte ?

 

CL. Je n’ai travaillé que d’après la série américaine et ce qui m’a intéressée, c’est de rendre compte de la déviation de la psychanalyse dans sa version américaine : c’est  ce qui a donné et que l’on a appelé la « psychologie du moi ». La psychanalyse relationnelle avec cette mise en scène intersubjective et cette réorientation sur les affects constitue l’avatar de la psychologie du moi pendant les années 1950. Quand bien même les dénominations auraient changé, cela demeure exactement la même chose.

 

EH. Ma question porte sur le fait qu’en sortant de son contexte israélien de production intellectuel, littéraire, de son humour juif qui est omniprésent dans Betipoul  et totalement évacué de la version américaine, on perd cette dérision qui est aussi porteuse d’un message, d’un sens, sur le plan analytique : d’après vous, que pourrions-nous en apprendre ?

 

CL. Je n’ai vu que les premiers épisodes de Betipoul et il est vrai que dans In Treatment  cette dimension de l’humour est totalement effacée. Et, s’il y a effectivement une touche d’humour, il est un peu lourd.

 

EH. Hagaï Levy inscrit dans sa série les éléments de sa propre vie : il abandonne les prescriptions orthodoxes de la pratique du judaïsme qui lui ont été transmises par ses parents : il fait l’armée, entre à l’université, entreprend une thérapie, puis il travaille pour la télévision. Il est à l’image de cette jeunesse israélienne qui se cherche, des Indes au États-Unis !
Alors, si l’on prenait en compte la spécificité du contexte d’écriture et de production de cette série, d’après vous, que pourrions-nous en apprendre ?
 
CL. Encore une fois, mon livre se base sur In Treatment  et non pas sur Betipoul, mais effectivement il faudra peut-être écrire un article sur Betipoul.
Malgré tout, sur le fond, je pense que cela ne change pas l’objet de mon travail : Hagaï Levy a rencontré une thérapie qui n’est pas de la psychanalyse et c’est ce que je veux montrer : il y a un malentendu initial pour tous ceux qui, aujourd’hui, ne connaissent pas la psychanalyse. Le thème abordé par Betipoul  nous montre un certain nombre d’impasses auxquelles conduisent ces thérapies qui ne sont pas de la psychanalyse.

 

EH. Et…

 

CL. Je n’ai pas cherché à produire une psychobiographie du réalisateur Hagaï Levy à travers cette série télévisée. Ce qui m’a intéressée, c’est, sans faire de culturalisme, d’informer sur ce qu’est ou n’est pas de la psychanalyse.
Hagaï Levy montre que l’emprise américaine qui a produit une forme de pratique analytique est, devient, insupportable pour le thérapeute et son patient : c’est ce que j’ai voulu relever. Cette série américaine est intéressante, parce que, finalement, à travers le personnage de Paul Weston, c’est celui du psy qui se pose : qu’est-ce qui rend, tant au psy qu’à son patient, cette pratique insupportable ?
Je pense que, sur ce point, Hagaï Levy est dépassé par la portée de son sujet : les impasses qui sont mises en scène sont celles de cette pratique de la psychothérapie.
 
EH. Et donc…

 

CL. En fait, je me dis que c’est un petit peu comme le travail qu’à fait Ari Folman[3] avec Valse avec Bachir, où il est revenu sur son propre trauma, pour essayer de dire quelque chose de cette amnésie, mais aussi de son engagement dans la guerre du Liban.
C’est probablement la même chose pour Hagaï Levy : à travers cette mise en scène, il est revenu sur ce qu’il a rencontré et il se pose à lui-même une question qui peut être celle posée par Paul Weston dans le film : « Pourquoi y a-t-il quelque chose qui échoue dans ma parole ? »
C’est une question profonde, et j’espère qu’une prochaine traduction de mon livre en anglais donnera à Hagaï Levy l’envie de rencontrer d’autres psychanalystes.

 

EH. Alors, que viendrait nous dire Hagaï Levy de ce « Malaise dans la civilisation » ?

 

CL. Il se trouve que Hagaï Levy a rencontré à Tel-Aviv ce genre de psychothérapie et qu’il n’en connaît pas d’autre. Sans essayer de découvrir d’autres pratiques de la psychanalyse, en partant de sa propre thérapie, il met en scène les impasses qu’il a lui-même expérimentées, vécues. C’est probablement ce qui lui a donné l’envie de réaliser cette série et sans doute avait-il besoin d’exorciser ce qu’il a rencontré et traversé dans sa rencontre avec un psychothérapeute et la psychothérapie. D’emblée, Hagaï Levy est provocateur vis-à-vis du psychanalyste car, dès le début de la série, il descend de son piédestal le thérapeute, qui devient vraiment le bouc émissaire : il n’est pas respecté, il est injurié, il est maltraité par ses propres patients !  De toute façon, tout ce qu’il pourra faire lui sera reproché : Paul Weston est à la place que personne ne voudrait occuper !
En même temps, bien que caricaturale, cette vision renvoie à une question plus profonde : cette pratique est inopérante et le conduit à une impasse qu’il arrive à dire, mais qu’il n’entend pas.

 

EH. Qu’est-ce que vous entendez ?

 

CL. Paul Weston dit très bien que l’impasse vient du fait qu’il recherche dans la réalité de vie, « dans ce qui est arrivé réellement au patient » : il cherche à lui faire reconstruire cette réalité afin qu’il finisse par la reconnaître, puis à l’y confronter émotionnellement.
La psychanalyse lacanienne d’aujourd’hui a évolué par rapport à celle des années 1950, où il pouvait aussi y avoir ce risque : c'est-à-dire, à partir du moment où l’on ne s’intéresse à la parole du patient que pour ce qu’elle porte d’informations sur l’inconscient et en faisant l’impasse des informations de réalité qu’elle délivre.
Si l’on passe son temps à chercher à atteindre enfin la réalité, que ce soit la réalité du trauma, la réalité des relations avec l’entourage, etc., alors, finalement on s’oriente vers une pratique de la psychothérapie qui recherche une adaptation forcée.
À quoi faudrait-il s’adapter finalement ?
C’est ce que nous dit Lacan et que nous savons de « ce qu’est la réalité » : elle nous impose de nous adapter aux normes, à commencer par celles du psychothérapeute lui-même et qu’il incarne ! C’est un point qui a été vu par Lacan et il est quand même amusant de constater qu’au xxie siècle, on tombe encore dans ce travers : c’est un des premiers dangers de la psychanalyse que Lacan a considérés et j’aurais pu développer mon propos à partir du dernier enseignement de Lacan et montrer une autre pratique de la cure que celle exposée dans In Treatment.
Malheureusement, In Treatment  ne représente rien de nouveau par rapport à ce que Lacan avait dénoncé dans les années 1950 !

 

EH. Alors, diriez-vous qu’à travers cet échec de la thérapie, Hagaï Levy met en échec la transmission du « Père » ?

 

CL. Je ne l’aurais pas dit comme cela, parce que justement pour Lacan le père qui compte, c’est « le nom-du-père » et non pas le père réel : le nom-du-père comme fonction symbolique.
Ce qui semble se passer pour Hagaï Levy, c’est qu’il met en scène sa propre relation de rivalité imaginaire avec un psy qui est son semblable, un psy qui doit exercer une fonction paternelle : c’est ce rapport de rivalité à l’autre et son échec que, sans le savoir, il met en scène.



[1] À Paris, le 6 novembre 2013

[2] Les Soprano est une série télévisée dramatique américaine créée par David Chase (1986) et diffusée entre 1999 et 2007, considérée comme un classique de la culture américaine des années 2000.

Tony Soprano est un gangster du New Jersey qui souffre de crises de panique : il doit voir en secret un analyste. La série suit, sur plusieurs années, ses conflits avec sa femme, ses enfants, sa famille et sa carrière criminelle. La série aborde de nombreux thèmes psychologiques, philosophiques, politiques et sociaux. (Source Internet)

[3] Ari Folman (1962)  est un scénariste et réalisateur israélien de cinéma qui réalise en 2008 son troisième long-métrage, le film d'animation Valse avec Bachir. Il s’agit d’un documentaire qui raconte la vie d'un homme enrôlé dans l'armée israélienne à l'âge de 19 ans, témoin du massacre de Sabra et Chatila en 1982.



Copyrigth © 2014 Hennekein - Tous droits réservés



Pour acheter le livre :

http://livre.fnac.com/a5715926/Clotilde-Leguil-In-treatment