« L’interprétation des rêves est multiple car son objectif n’est pas de définir la vérité du rêve,
mais de réconcilier le rêveur avec lui-même par une parole créatrice
qui lui permet de résoudre ses conflits intérieurs.
En cela l’interprète peut être comparé à un prophète.
Si l’on parvient à élucider l’origine de ses problèmes et de ses angoisses,
on peut changer sa vie, ou même anticiper les problèmes (…) »
 
in Le Maître du Talmud, Eliette Abécassis, (page 84)


 

 

Probablement qu’Éliette Abécassis est née en 1215 à Trèves dans le Saint empire romain germanique, réincarnation d’Eliézer Cohen, le personnage principal de son dernier roman[1]!


Un roman que je propose de lire à deux niveaux.

 

Le Maître du Talmud est un roman historique et un véritable roman de cape et d’épée, qui en a tous les ingrédients, quand bien même il se situe au XIIème siècle. Il fleure bon le lys, avec ses personnages royaux, Louis IX, dit « le Prudhomme » et communément appelé Saint Louis, la reine Blanche de Castille, sa mère, mais aussi la noblesse avec Évrard de Valenciennes, Eudes de Châteauroux, et... ses représentants de l’église comme Bernard de Clairvaux ou Guillaume d’Auvergne. On y croise aussi les grands noms du judaïsme français de l’époque, avec le personnage central, Rabbi Yéhiel ben Joseph, dit sire Vives, exposé à une situation qui sent le soufre, mais aussi, Rabbi Isaac de Corbeil, Rabbi Chlomo ben Yitzhak Hatsarfati, alias Rachi.

Alors, comme Alexandre Dumas, dans Les trois mousquetaires, ou Alfred de Vigny dans Cinq-Mars et Théophile Gautier avec Le Capitaine Fracasse, pour ne citer que ceux-là, Éliette Abécassis fait se croiser des jeunes gens aventureux et pleins de ressources. Ici, ce sont, Eliézer, Josef, Samuel, étudiants d’une école talmudique parisienne, mais aussi Guillaume, étudiant à l’université, qui, tous, mettent leur bravoure et leur audace au service d’une cause honorable. Pour tenter d’y parvenir, faisant face à des personnages cyniques et corrompus dans une ambiance de cour délétère, des intrigues autour de la question centrale de ce roman – la persécution des Juifs - ils sabotent des guet-apens, réussissent gaillardement des missions risquées et secrètes. Finalement, Eliézer le héros fait montre de bravoure et ne craint pas les coups portés et reçus, en croisant le fer et la misère dans les bas-fonds de Paris, ses tavernes où bagarres et échauffourées sont le quotidien de cette jeunesse. Il cherche, en puisant dans toutes ses ressources les plus profondes, à faire punir le criminel pour que la justice triomphe. Un peu comme le chevalier de Lagardère dans Le Bossu de Paul Féval, qui veut venir en aide à la malheureuse Aurore de Nevers, Eliézer veut sauver Myriam des cyniques intentions de son ex-mari Nicolas Donin et probablement découvrir l’amour. 

Ce sont des jeunes hommes tiraillés entre deux religions, une certaine forme de gloire et peut-être la fortune, « comme dans » De plume et d’épée d’Hubert Monteilhet : ils sont attirés et taraudés par des ambitions opposées et, au péril de leur vie, ils cherchent à se frayer leur chemin, vers leur vérité.

Ce dernier opus d’Eliette Abécassis, dont je recommande fortement la lecture à un public d’adolescents et de lycéens, mérite de devenir un classique du genre sur le sujet des persécutions envers les communautés juives de France aux temps des Croisades et de la destruction du Talmud. La portée pédagogique de l’ouvrage, très bien documentée est un atout certain et ne manquera pas, immédiatement, de passionner les jeunes lecteurs et de participer utilement à leur formation. Aussi – et cela n’est pas le moindre intérêt de ce livre – dans la période compliquée que nos jeunes traversent, confrontés aux relents de l’antisémitisme et des formes extrêmes de pratiques de la religion, la lecture de ce roman peut, indéniablement, leur permettre une identification projective structurante de leur personnalité.

En s’identifiant à l’idéal de grandeur d’Eliézer qui va lui permettre de déjouer un complot historique, nos jeunes lecteurs rencontreront la dualité intrinsèque à toute personnalité en cours de construction et le côté dramatique de certaines situations historiques. Réussir à parfaire une éducation et développer une personnalité équilibrée, c’est accepter d’être un jeune au cœur tendre et à la tête brulée, de pouvoir se révolter contre les scélérats, d’être horrifié par les procès en sorcelleries, et d’osciller entre la haine et la culpabilité que décrit ce livre. Tout cela pour, finalement, combattre pour la justice ; c’est ce qui donne, à ce roman, une force initiatique pour la jeunesse.

 

Il y un deuxième niveau de lecture que je propose au livre d’Eliette Abécassis : non pas sous l’angle d’une hagiographie aux maîtres du Talmud, ni à son père talmudiste, auquel elle dédie cet ouvrage, mais aux femmes et à la mère.

Je m’en explique.
 
Avant cela, si, comme je l’ai montré précédemment, le côté initiatique pour la jeunesse est indéniable, autant le côté vulgarisation du « Talmud pour les nuls…[2] » m’a, rapidement, lassé. Les éditions Albin Michel ont déjà publié en 2015, « Talmud - Enquête dans un monde très secret » (Salfati, P-H.).

C’est en acceptant cet agacement, que j’ai finalement trouvé un autre aspect très intéressant à ce livre.
 
L’ensemble du roman est essentiellement parcouru par les différentes places et changements de statuts de la femme au cours de sa vie : du passage à sa condition d’épouse, puis de mère, de la relation à son enfant, du rapport à la religion, à la vie, à la mort… Certes ces sujets sont abordés parallèlement par  l’étude du Maître du Talmud, mais ils sont d’abord convoqués par/dans les conditions de confrontations réelles à la « vraie » vie. C’est le fil conducteur - fil de chaîne et de trame - du livre. 
 
L’intrigue s’ouvre donc par la découverte par une femme, dans un quartier juif de Paris, d’un enfant mâle qui est mort (p. 11). Les juifs vont en être portés responsables. Aussi, on apprend que Blanche de Castille : (…) a élevé et éduqué ses enfants d’une main de fer, dans la plus stricte dévotion chrétienne, et elle a fait de son fils un chrétien fervent jusqu’à l’extrême ! » (p.30). Mais, c’est aussi l’histoire de Déborah, la jeune femme avec laquelle Eliézer aurait rêvé de se marier, mais elle est déjà l’épouse de Nicolas Donin (p.149). On finit par comprendre que Déborah – comme de nombreuses mères juives, y compris la mère d’Eliézer qui a intimé l’ordre à son fils de se sauver pour échapper au massacre d’une communauté juive, alors qu’il est à peine âgé de dix ans (p. 248) – préfère se faire accuser d’infanticide, au prix de sa propre vie et tenter de laisser la vie sauve à son enfant et lui éviter la conversion forcée. Des femmes, des mères, qui se sacrifient, pour laisser vivre leur enfant dans la tradition juive. 

Evidemment, ce sont tous les thèmes qui sont chers à Eliette Abécassis, qu’elle développe de façon récurrente dans ses différents livres : La Répudiée, Un heureux événement, Le Corset invisible, Mère et Fille, Une affaire conjugale, Et te voici permise à tout homme
 
C’est cette place particulière du père et le rôle d’investissement réel de la mère dans leurs relations de transmission à leurs enfants, y compris de la tradition religieuse, qu’il me semble ici intéressant de relever, à questionner, à la lecture du présent livre.
 
En tant que citoyens, nous sommes tous, depuis quelques années, convoqués et confrontés violement au phénomène de radicalisation religieuse de certains groupes de jeunes. Leurs passages à l’action, aux actes meurtriers, nous menacent et nous  ne pouvons rester sans réagir. Les politiques semblent errer entre une ferme volonté de réagir lors de situations de crises, et l’incapacité de développer des axes politiques mettant en place des actions claires. Eliette Abécassis décrit, déjà dans le contexte historico-culturel de son livre, l’organisation de cette violence collective, à connotation religieuse, par des jeunes qui passent à l’acte. Ils sont manipulés. Manipulables !?
 
Dans ma clinique, la radicalisation actuelle renvoie à de multiples questionnements et, notamment, à l’absence de la place du père. Il n’est plus une figure tutélaire, ayant perdu, sur un plan symbolique et réel, sa place et sa parole, tant dans l’espace public que dans l’espace familial. Cette vacance de la place du père, participe à livrer à eux-mêmes les fils, tels des hordes primitives, à leur propre auto-construction. Ils tentent, à la fois, de se frayer un chemin pour se faire une place sociale, mais aussi d’assumer et devenir les garants symboliques de l’ordre familial – supplantant leur père – afin de le/se maintenir coûte que coûte et d’éviter la menace de l’effondrement. De même, non sans une tentative de séduction naïve (?), ils veulent devenir et être reconnus dans le statut de bons fils par leurs mères. C’est en remplaçant le père défaillant qu’ils veulent gagner la fierté de leurs mères. En effet, « être de bons fils », capables de livrer bataille à la société, même au prix de la violence, est une condition indispensable pour pouvoir « prendre femme ». En cherchant à reproduire et à maintenir, même par la force, cet idéal familial, à n’importe quel prix et moyens, ils montrent qu’ils n’arrivent pas à se représenter symboliquement leurs agirs et leur place dans la société actuelle. De plus, ces fils étendent aussi, de façon coercitive, leur hégémonie à leurs sœurs afin quelles participent activement à reconstruire, faire perdurer à l’identique – je devrais dire « à l’archaïque » ! - ce modèle familial sous la férule matriarcale. 
 
Alors, d’une part, Eliette Abécassis dans Le Maître du Talmud met en avant la place du sachant, afin de transmettre la Tradition, non pas par l’imposition dogmatique, mais par le questionnement permanent du texte : « Le Talmud n’est pas un livre, mais une bibliothèque en devenir. C’est une entreprise particulière. Une œuvre écrite par des centaines d’écrivains, depuis mille ans, et qui s’écrit perpétuellement… Un projet fou qui se poursuit à travers le temps, les époques, les pays. » (p. 200). Les hommes par leur étude, théorique mais aussi pratique, participent à produire « de » l’intelligence et « de » la conscience collective qui devient partageable dans/et par la société et ses membres.

D’autre part, la place de la mère dans la transmission et l’éducation est convoquée différemment : la mère éduque son enfant et « l’élève » en lui faisant libérer son intelligence individuelle. Je dirais, dans une formule volontairement réductrice que l’action autopoïétique des parents vis-à-vis de leur enfant pour le construire est : le père « langage » cognitivement et la mère « l’engage » dans son action dans le réel – et vice-versa !!

A travers la lecture de ce livre, c’est donc la place de la mère qui est convoquée et questionnée, en périodes troubles.

 
Qu’en est-il du positionnement d’une mère de djihadiste(s) lors du récent procès de novembre 2017 à Paris ?
 
Immédiatement, nous vient en tête l’algarade du célèbre avocat pénaliste parisien, qu’il prononce de façon tonitruante et qui résonne encore dans notre tête, lors du procès. La mère du prévenu, répond à la barre devant la cour d’assises spéciale de Paris. Elle s’enferme dans ses mensonges pour défendre son fils vivant, alors que son autre fils est mort, en ayant commis les plus horribles exactions. Le maître[3] tonne : « (…) Qu’est-ce qu’on reproche à cette femme, D’avoir menti ? Et Alors ? C’est la mère d’un accusé… et d’un mort. »

 
La phrase semble être un coup de génie assené en plein cœur des débats de justice, mais elle est scandaleuse : une mère, dans notre société, ne peut pas se comporter de la sorte en public, sans perdre de facto son statut de Mère. Elle porte aussi une atteinte grave, impardonnable, à son statut de mère dans sa sphère privée.Certes, c’est une mère musulmane abandonnée et vivant seule en essayant d’élever ses enfants, mais là elle endosse un rôle de mère que nous devons désigner comme pathologique.
 

L’avocat de renchérir : « Entre la justice et son fils, elle a choisi son fils… ». « Cette femme a perdu un fils. Ce n’est pas une injure à l’égard de ceux qui ont perdu un proche. Les larmes s’additionnent, on ne peut pas les opposer. Elle essaye de protéger ses enfants. (…) On ne peut pas demander à une mère de venir témoigner contre son fils. C’est peut-être le dernier des derniers, mais c’est quand même son fils ».

 
Si le procédé rhétorique peut apparaitre habile, dans la réalité il est glaçant : c’est un raisonnement délirant, fou. Cette mère avait le devoir d’éduquer ses enfants pour les faire grandir et les intégrer dans la société que nous partageons tous ensemble. Elle a failli. Lorsqu’une mère constate « a-mère-ment » qu’elle a échoué, que son fils a participé à produire des abominations, elle doit privilégier la concorde nationale ; « le vivre et le penser ensemble ». A défaut, c’est le statut de Mère dans la société qu’elle participe à détruire. C’est le principe même de la pérennité – de la mérénité devrais-je dire ! - de la société qu’elle phagocyte.
 
Eliette Abécassis met dans la bouche de ses protagonistes des propos qui sont tout autres. Lorsque sire Vives part sous bonne escorte pour être écroué, il dit à son épouse : « (…) tu resteras pour t’occuper de la communauté en mon absence. (…) Je te délègue mes cours. » (p. 214-215) Effectivement, plus loin, son épouse est décrit en train d’étudier le Talmud à la synagogue avec une dizaine d’élèves. Elle donne un cours d’un niveau exceptionnel (p. 253-258).
 
La place de l’élaboration, du symbolique, en prise constante avec le réel, ne peut jamais rester vacante !
 
Mais, le livre d’Eliette Abécassis me pousse à penser encore plus loin. Lorsqu’elle décrit les souffrances de ces mères qui sont confrontées aux risques des pogroms et/ou de la conversion forcée de leurs enfants, ce sont elles qui s’offrent en holocauste. Une mère ne peut pas devant la justice – ni même en privé d’ailleurs ! – justifier que son fils ait pu, au nom de la religion, tuer des êtres humains, des enfants.    
 
Nous faisant relire l’histoire, Eliette Abécassis nous propose de ne pas l’oublier, ni la répéter, et nous offre l’opportunité de la faire évoluer !
 
A la fin de son livre, Eliette Abécassis, met dans la bouche de sire Vives des propos qui pourraient être une réponse cinglante à l’avocat : « Parfois il faut savoir donner une interprétation des faits. Ou plutôt une autre version de la vérité. » (p. 267).
 

Voilà. Un ouvrage dont je recommande la lecture, parce que nous ne pouvons pas laisser certains de nos concitoyens investir psychiquement la conscience collective avec des idées projetées, dont la construction s’est faite avec la banalité de leurs considérations bassement humaines : ils participent activement à produire le mal. Et, de plus – surtout ! - nous devons nous interroger sur les raisons, et notamment sur nos faiblesses, qui nous font laisser ces dynamiques se mettre en place.



[1] Le Maître du Talmud .Albin Michel (2018)

[2] Kurzweil, A. ; Malka, V. (2009). La Torah pour les nuls. First, Paris

[3] Lui aussi s’appelle « Maître »…