Interview de Marek Halter :

L'inconnue de Birobidjan

Robert Laffont (2012)


Eric Hennekein : Bonjour Marek et merci de partager ce moment d’interview à l’occasion de la sortie de votre livre « L’inconnue de Birobidjan ».
La lecture de votre livre est particulièrement touchante. C’est un livre que l’on ne peut plus poser à partir du moment où on en a commencé la lecture. En hébreu moderne le mot « roman » veut dire, nous parle, d’une histoire d’amour entre deux personnes ; lorsque l’on pénètre, de plus en plus profondément, dans l’intrigue, on rentre dans une histoire d’amour, dans laquelle on se retrouve soi, à l’intérieur de soi. On se pose « en soi » sur une terre ferme qui nous fait aimer, qui nous fait rêver…

 

Marek Halter : Cela fait plaisir ce que vous dites. Je suis et j’aime le dire: « je suis un conteur ». Bien évidemment que j’écris, d’autant plus que j’écris à la main, n’aimant pas écrire à la machine et adorant noircir le papier. J’apprécie regarder dans le dictionnaire pour trouver le sens d’un mot et chercher le mot qui correspond le mieux à telle ou telle situation. C’est vrai que je n’écris pas dans ma langue maternelle, l’yiddish, le polonais ou le russe.
Le conteur raconte des histoires sur les places publiques depuis la nuit des temps : depuis l’époque du Temple, des prophètes, qui étaient là pour raconter des histoires. On trouve aujourd’hui encore des conteurs, en Orient, à Marrakech sur la place Djema-el-Fnaa, qui racontent leur histoire et dès qu’ils constatent que leur histoire n’intéresse plus, ils s’arrêtent et disent : « la suite demain ». Alexandre Dumas publiait ses livres en feuilleton dans un journal et, si un numéro se vendait moins bien que le précédant, il améliorait et accélérait l’action entre ses trois mousquetaires. Je suis un peu de cette famille-là et, lorsque vous dites que l’histoire que je raconte vous a passionné et que sous n’avez pas eu envie de la lâcher, c’est le meilleur des compliments que l’on puisse me faire.

 

Eric Hennekein : Vous utilisez l’analepse comme procédé littéraire pour accompagner votre lecteur dans l’intrigue de votre roman. C'est-à-dire que votre roman se passe, se déroule, en deux temps, deux époques, savamment intercalées. L’un, celui des années 1950 à Washington, lors d’audiences de la Commission des activités anti-américaines de McCarthy et l’autre temps, fait des retours en arrière à l’époque de L’URSS stalinienne des années 1930, jusqu’à l’après seconde Guerre Mondiale. Quel est le message que vous souhaitez faire passer ?
 

Marek Halter : Il y a deux raisons à cette utilisation : d’abord en commençant par l’Amérique, je mets en scène, comme dans tous les polars que nous avons lus, un journaliste qui suit l’affaire et qui devient le narrateur. D’une certaine façon je lui passe le témoin, ce qui me permet, moi l’auteur, de ne plus être Dieu – celui qui décide des destins de tous ses personnages – mais, je lance l’affaire et c’est le journaliste qui suit, qui donne son point de vue et qui par la suite écrira le livre « L’inconnue de Birobidjan ». La deuxième raison est politique, comme vous l’avez remarqué, je pense avec Aragon que « rien n’est jamais acquis à l’homme » ! Nous pensons que nous vivons dans un pays libre et démocratique, ce qui est vrai aujourd’hui, ne nous donne aucune garantie pour l’avenir. Avec l’affaire McCarthy et la liste noire d’Hollywood qui a fait fuir les plus grands comme Orson Wells, Charlie Chaplin, Berthold Brecht qui a été obligé de s’exiler, etc., tandis que d’autres ont fait de la prison, comme Arthur Miller où il a commencé à écrire « Les sorcières de Salem ». Voilà, la société « la plus démocratique », peut succomber à la tentation totalitaire… il faut rester extrêmement vigilant.

Dans ce roman, il y a deux éléments romanesques qui me sont très proches. Le premier c’est l’établissement d’une République Autonome Juive : le Birobidjan, que très peu de personne connaissent. Lorsque Staline a pris le pouvoir, à la mort de Lénine – en vérité c’est Trotski qui aurait dû lui succéder, mais « il était parti à la pèche », « comme quoi il ne faut jamais s’éloigner du pouvoir lorsqu’on est un haut dirigeant ! » - à son retour, Lénine était déjà mort et Staline installé au Kremlin. Il faut savoir que Staline se retrouve avec cinq millions de juifs, qui ont participé à la révolution et qui occupent des postes clefs à ses côtés. Lui aussi, Staline, ne savait pas comment résoudre cette « question juive ». Même la sœur de Lénine, Anna, racontait volontiers que leur grand-père maternel était juif. Staline va pressentir un danger et son peuple, qui était antisémite, risquait de se détourner de la révolution russe en pensant que c’est une révolution juive. Là, s’augure un grand mystère, car, nous ne savons pas très bien pourquoi, Staline n’aurait pas fait avec ses juifs ce qu’il a fait avec d’autres peuples…les envoyer au goulag ! Staline aurait eu, ou quelqu’un le lui aurait susurré, l’idée de les envoyer à côté du goulag, mais tout en leur donnant une autonomie, une région autonome, comme ce fut le cas avec tous les peuples. N’oublions pas que l’union soviétique était composée de quatre-vingt-trois nationalités ! Opportunité pour les juifs qui se retrouvent, à la frontière chinoise – à neuf-mille huit-cents kilomètres de Moscou – avec une région autonome !
Là encore, comme l’idée sioniste était présente dans « l’air du temps », en 1932, nous sommes quand-même plus de quinze années avant la proclamation de l’Etat d’Israël et l’on ne sait pas encore qu’un tiers du peuple juif va être massacré par Hitler. En 1936, Staline oppose à l’hébreu des sionistes et de la langue de la synagogue, le yddish qui est la langue du prolétariat et, sur cette terre sibérienne, il impose « ma » langue maternelle, le yddish ! Vous comprenez qu’il y a, ici, un point de départ extraordinaire pour moi, car je parle, aujourd’hui encore plus de soixante-dix ans après, avec l’accent yddish et tous les protagonistes de mon livre sont des personnes que j’ai connues lorsque j’étais un jeune enfant.
Le second moment très romanesque, que peu de personnes connaissent, est le fait que les russes adorent le théâtre : même sous les bombardements les russes faisaient la queue devant les théâtres à Moscou. Or, le théâtre dans les années 1930, 40, était devenu le lieu, le seul lieu, où l’on pouvait critiquer le pouvoir. D’une certaine manière c’était facile ; l’acteur se présentait sur scène pour déclamer Hamlet, de Shakespeare et il commençait en disant, « il y a quelque chose de pourri dans le royaume de … » ! Shakespeare avait prévu une tirade bien plus longue, mais l’acteur s’arrêtait quelques secondes et il regardait la salle et… la salle se levait pour applaudir. Il se créait une complicité entre les spectateurs et l’acteur subversif. Le KGB a constitué une liste noire des acteurs qui ne pouvaient plus jouer. Cela m’a renvoyé à la liste noire de McCarthy qui circulait à Hollywood, de ces artistes qui ne pouvaient plus jouer parce qu’ils étaient accusés d’être procommunistes, comme là-bas en URSS ils étaient accusés d’être anti-communistes ; deux-tiers de ces deux listes étaient des juifs ! J’ai trouvé cela extraordinaire.  
Mais aussi, que ces acteurs non juifs qui se trouvaient sur la liste et pour échapper au goulag se déclaraient juifs, apprenaient le yddish et partaient, s’exilaient dans la République Autonome Juive de Birobidjan pour jouer le théâtre yddish : c’est tout simplement extraordinaire.
Ces deux points de départ m’ont aussitôt donné l’idée d’introduire une actrice, que j’ai inventée mais qui aurait pu exister, Marina Gousseïev, qui se retrouve sur cette liste noire, et raconter… comment devient-elle juive !? C’est ma thèse, bien qu’elle ne soit pas celle des rabbins : « on ne naît pas juif, on le devient » !
Je raconte, en une dizaine de pages, comment, dans ce train, qui durant trois semaines, l’amène en Sibérie, elle « rentre, un peu antisémite, chrétienne », et elle « sort, et elle est déjà juive ». C’est extraordinaire pour moi.
Mon roman se retrouve dans la plaine enneigée de Tolstoï, de Pasternak, dans cette littérature épique dans laquelle je suis né et qui m’a nourri. Je ne me vois pas écrire un roman sur trois personnes qui se jalousent, qui s’aiment et qui font l’amour : moi, je reprends la grande histoire et je la mélange avec la petite histoire. C’est ainsi que les regards de mes personnages donnent une autre dimension à la grande histoire.

 

Eric Hennekein : Votre actrice va passer, alternativement, du prénom de Maria à celui de Marina. J’ai trouvé particulièrement interpellant que vous utilisiez un procédé biblique, en supprimant simplement une lettre : vous avez supprimé le « n » !
Maria, Marina, nous sommes dans les mêmes sonorités et, est-ce que supprimer ce « n » – en hébreu d’une valeur numérique hautement symbolique de « 50 », comme par exemple les 50 jours que l’on peut trouver dans les différentes traditions judéo-chrétienne qui font accéder l’humain à la révélation divine, ferait revenir Marina à Maria dans le « m » – en hébreu de valeur numérique tout aussi hautement symbolique de « 40 », comme, par exemple, les quarante semaines de gestation de la femme, etc. - dans la matière ? A ce moment-là, elle redevient celle qui vit, revit, une dure vie…

Marek Halter :Tout d’abord je vous remercie, car vous introduisez, dans mon livre, une autre dimension à laquelle je n’ai pas pensé – et voyez-vous, pourtant mon livre précédant parle de la cabbale, d’un cabaliste de Prague… !
C’est tout simplement deux prénoms qui s’apparentent au mieux : lorsque l’on prend un pseudonyme, en vérité, on ne s’éloigne pas beaucoup de son propre prénom.
En revanche, où l’on se retrouve tous les deux, c’est que, comme dans la Bible, nommer quelqu’un c’est le faire Être - d’ailleurs, Freud a repris cette idée de la Bible, sachant l’importance de nommer quelqu’un – raison pour laquelle Dieu n’a pas de nom et que l’on ne peut pas le nommer.
C’est vrai et important, car lorsque Marina Gousseïev arrive en Amérique avec son « vrai-faux » passeport, elle doit adopter un prénom qui sonne moins russe que Marina. Alors, on enlève le « n » et elle devient Maria.
Pour moi, il était intéressant que ces deux histoires, ces deux destins, soient racontés par eux-mêmes, à la manière d’un feuilleton, comme Alexandre Dumas le faisait avec « Les Trois mousquetaires », pour donner l’envie de connaître la suite. Je voulais aussi montrer le côté insupportable de cette commission qui « nous embête », nous empêche de connaître la suite de l’histoire : une idéologie insupportable qui nous heurte, par son exclusion, sa suspicion et son antisémitisme.

 

Eric Hennekein : Marek, ma quatrième et dernière question, pour reprendre le déroulement en quatre jours de votre roman, concerne l’oblast de Birobidjan. J’ai trouvé particulièrement émouvant que vous nous fassiez rencontrer, découvrir, pour la première fois Maria-Marina un 8,9 novembre 1932 : cette date résonne d’un son cristallin et est d’un terrible augure, car à la même date, mais en 1938 les juifs en Allemagne vont vivre leur premier pogrom ; vous nous faites découvrir d’un côté le Birobidjan, tandis que d’un autre le sionisme envisageait un retour en Palestine… quelle serait, d’après vous, « cette terre élue » par et pour l’homme ?

 

Marek Halter : Il faut bien dire qu’Israël, à l’époque, paraissait un rêve bien lointain. Bien que cela soit un rêve bimillénaire – tous les ans, les juifs d’Orient ou d’Occident, répètent le soir du repas de Pâques pour le clôturer ils formulent le souhait, le vœu, de « l’année prochaine à Jérusalem ! » – cela n’apparaissait pas accessible, à tous ces millions de juifs, pour « demain » : donc, c’était un rêve.
Tandis que, et surtout pour les nombreux juifs de gauche à travers le monde, comme le raconte John L. Reed dans son livre « Les dix jours qui ébranlèrent le monde », créer une patrie juive et socialiste était une réalité.
Aussi, il faut prendre en considération que les juifs sont un peuple messianique : cela ne veut pas dire que les juifs se donnent une place particulière dans le monde pour améliorer leur propre situation, mais pour améliorer la situation de tous. C’est comme le dit le prophète Isaïe « tous les peuples viendront vers toi », pas seulement les juifs, mais tous les peuples. Ce qui veut dire que si le monde doit s’améliorer, si le monde doit devenir plus juste et solidaire, alors il faut que cela profite à tout le monde. Les juifs sont un peu cette locomotive qui amènera l’humanité vers un meilleur destin.
Donc, l’idée de créer une république autonome juive, socialiste, qui pourrait devenir exemplaire, a plu à beaucoup. En Amérique, il se crée un mouvement de solidarité qui va collecter de l’argent, par dizaines de millions de dollars, pour acheter des machines agricoles, du matériel, etc., pour ces juifs en Sibérie, afin de les aider à développer leur république. A tel point que le kolkhoze Waldheim – ce qui veut dire en yiddish, « la maison dans la forêt » – va devenir après, seulement, deux ans, le kolkhoze millionnaire, car il produisait pour plus d’un million de roubles et est devenu exemplaire. En pleine taïga une ville est construite au bord du fleuve Amour, qui, aujourd’hui, est une ville propre et jolie, peuplée de 76 000 habitants. Ils créent « un quelque chose » d’exemplaire et fou à la fois.
Ce fut dur, car beaucoup de ces juifs qui partent volontairement « là-bas », retourneront en Ukraine, en France pour ceux qui sont partis d’ici…et ceux qui fuirent le Birobidjan furent rattrapés par l’histoire et combien périrent brûlés à Auschwitz … tandis que ceux qui sont resté à Birobidjan, dès les premiers jours de la pérestroïka, leurs enfants ont pu émigrer en Israël … c’est extraordinaire comment le destin est tout à fait imprévisible, car personne ne pouvait le prévoir.
Cette fausse patrie a préservé quelques dizaines de milliers de juifs pour la vraie patrie … sinon, ils seraient, eux aussi, morts.

Eric Hennekein : Je voudrai, Marek, en forme de conclusion vous interpeller en vous proposant : « vous êtes, Marek, le fils de Maria-Marina »… à travers votre questionnement, ce roman, vous lui donnez une vie ...
 
Marek Halter : Je ne sais pas si… cela dit, ce n’est pas idiot, ce que vous dites, car Marina est aussi belle que ma mère. Ma mère était une très belle femme. Elle était séduisante et elle séduisait – j’étais très jaloux d’elle. Mon père était un homme très gentil et était fier que sa femme plaise – moi, à sa place, je ne l’aurais jamais accepté… mais, bon… ce fut lui ! – et c’est vrai qu’elle savait diriger son destin.
Si je suis aujourd’hui, ici, face à vous, c’est grâce à elle et c’est comme cela que j’ai compris l’importance des femmes dans l’histoire – c’est comme cela que j’ai pu écrire les femmes de la Bible, etc. – car, lorsqu’il s’agit « de la vie et de la mort » la femme est plus rapide pour prendre les décisions qui sont nécessaires pour préserver la vie. Probablement parce qu’elles donnent la vie et alors… Une anecdote : lorsque nous vivions avec mes parents à Varsovie, sous l’emprise des nazis, nous étions déjà enfermés dans ce qui allait devenir le ghetto, bien qu’il n’y avait pas encore les murs d’enceintes qui allaient cloîtrer les juifs, une nuit, deux amis catholiques de mon père sont venus nous trouver pour nous prévenir qu’il fallait partir immédiatement, car ils savaient que le lendemain les murs seront érigés et empêcheront toute possibilité de sortir. Pendant que mon père discutait avec ses amis sur les difficultés à partir – où cela, en France, en Angleterre, en Amérique… ? – il envisageait déjà que les forces d’armées viendraient les « sortir de là »…, mais, pendant ce temps-là, ma mère avait préparé son baluchon – notre baluchon – et, en me prenant par la main, elle a dit : « on s’en va » !
Marina, c’est cela aussi, c’est un peu la prolongation des femmes de la Bible, tout comme Ruth, celle qui s’est convertie, et est devenue le symbole même de la judaïté – l’arrière arrière grand-mère du Roi David et de cette lignée est, aussi, né Jésus pour les chrétiens – Marina n’est pas juive, mais elle représente, à elle seule, toute l’histoire juive.




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