Interview du Pr René Frydman :

Le secret des mères

L'Iconoclaste (2008)



Eric Hennekein : La couverture de votre livre est belle et touchante et le texte est particulièrement beau, poétique même.

Pr René Frydman : Tout d'abord c'est ma collaboratrice, Judith Pérignon, que je voudrais féliciter car elle m'a aidé à mettre en mots cet ouvrage. J'ai essayé d'exprimer, très différemment d'un livre technique, le ressenti d'un professionnel de la naissance. Cela a été " mis en musique " par Judith que je remercie.

E.H. : En lisant un livre de Professeur Frydman on pourrait s'attendre à un ouvrage plus scientifique, sur la PMA entre autres sujets, mais c'est en réalité un texte très beau et qui aborde biens d'autres aspects, comme des voyages que vous avez effectués sur d'autres continents : différentes rencontres, différents rites et rituels qui accompagnent la naissance. N'est-ce pas surprenant de la part de Professeur Frydman ?

Pr R.F. : J'ai toujours été fasciné par l'acte de la naissance et tout ce qu'il y a autour : le désir de concevoir et conduire la grossesse mais aussi le rituel de passage que constitue la naissance. Même si je me suis lancé dans des travaux hautement techniques comme la fécondation in vitro, qui m'ont fait connaître d'un large publique, j'ai toujours essayé de porter une attention particulière à la préparation des futurs parents et aux conditions de l'accueil du nouveau né, mais c'est aussi de faire progresser les équipes médicales pour un évènement fondateur au niveau du souvenir et du vécu qu'il représente. C'est vrai que j'ai toujours été très intéressé par les différentes cultures, leurs conduites et leurs coutumes qui peuvent être très différentes des nôtres, bien qu'il y ait toujours la même émotion, il y a des modalités d'accueil qui diffèrent de part l'histoire, l'évolution, de l'obstétrique et de l'accouchement. Il y a des variations notables en termes de modalité d'accueil et de rituel. Ce qui est intéressant à noter c'est que beaucoup de ces rituels font appel, référence, à la protection de la mère et de l'enfant, qui sont des survivances, car il y a de nos jours dans le monde encore beaucoup de mortalité maternelle et il y a beaucoup de craintes que les choses ne se passent pas bien : on va faire des rituels physiques, des chants, des amulettes, qui vont essayer de protéger cette nouvelle naissance. C'est pour moi un patrimoine de l'humanité qui disparait peu à peu, mais si dans un sens je trouve cela satisfaisant du fait même d'une meilleure prise en charge médicale, une efficacité plus grande, mais c'est quand même intéressant d'en garder le côté culturel qui varient considérablement entre une naissance qui peut prendre place en Roumanie, en Afrique, ou dans d'autres pays. C'est vrai que j'ai beaucoup voyagé et que cela m'a donné l'occasion de vivre des expériences personnelles soit avec des centres de naissance dans le monde, soit avec des confrères, mais aussi par mes lectures personnelles et c'est cela qui m'a motivé en les rapportant dans ce livre, pour " ouvrir les yeux " et mettre en évidence qu'il y a  trente six façons d'accompagner une naissance et qu'il est souhaitable, à mon sens, d'en trouver la bonne approche : la sienne.

E.H. : Effectivement, c'est un ouvrage qui se lit de façon très agréable, avec beaucoup d'émotion, mais aussi donne des approches très éclectiques, voire surprenantes ; mais, Professeur Frydman, pour les lecteurs qui auront accès à votre ouvrage, mais qui néanmoins " vous connaissent " de réputation et qui n'auront probablement pas accès à une prise en charge médicale par vos bons soins, faut-il comprendre votre livre " Les secrets des mères " comme un retour sur votre expérience personnelle, professionnelle, qui a souvent précédé les progrès médicaux de ces trente dernières années ?  Voudriez-vous permettre, proposer, en quelque sorte, un " arrêt sur image ", faire un bilan, une prospective pour les jeunes médecins, que d'ailleurs vous mentionnez dans les dernières pages de votre ouvrage, mais aussi pour les hommes et les femmes, les couples en attente de la venue d'un enfant ?       

Pr R.F. : Non, dans mon projet je n'ai pas eu envie de faire un retour sur moi-même, ou d'expérience, c'est une préoccupation qui m'a toujours accompagné, tout comme je l'ai aussi abordé dans mon précédent livre " Lettre à une mère "  que j'ai écrit sur le même ton poétique, qui parle de l'émotion au moment de la naissance vu par un médecin mais avec une sensibilité  très à fleur de peau. C'est un sujet qui m'a toujours habité, savoir que je n'ai pas " accouché " sur le papier, si vous me permettez cette expression, que justement ces deux livres me permettent de restituer une part de mon expérience. En effet, je continue à faire des accouchements, à " prendre des gardes de nuit ", parce que c'est quelque chose qui est très intense pour moi, " comme une drogue " et je peux déjà m'inquiéter du moment où je partirai en retraite, car les moments de l'accouchement sont pour moi extrêmement forts et alimentent le sens de la vie, de ma vie...

E.H. : ... j'en profite pour rapporter le jeu de mots que vous faites, véritable clin d'oeil, en mentionnant votre prénom René que vous proposez de lire, de dire, " re né " ! Mais quand même à un moment ou notre société se pose la question des diagnostics préimplantatoires, cherche à détecter d'éventuelles pathologies lourdes avant implantation, sans oublier le clonage thérapeutique, etc.... le moins que l'on puisse dire c'est que nous évoluons dans un monde scientifico-médical  de plus en plus abstrus ; alors, Professeur Frydman, ne faudrait-il pas lire, entrevoir, comme participant à ce phénomène, exprimant un besoin de retour aux rituels, aux pratiques religieuses ? Vous-même avez pu les observer lors de vos déplacements dans des contrées éloignées, mais vous les racontez aussi dans votre pratique quotidienne, dans votre service hospitalier en France et vous le racontez dans votre livre en devant, par exemple, faire intervenir un marabout pour qu'une patiente accepte la césarienne qui va la délivrer. Ne faudrait-il pas constater, qu'au-delà de garder un lien à notre culture qui nous a été transmise comme vous le mentionniez tout à l'heure, mais peut-être comme un besoin de nos contemporains de se rattacher à une pratique du rituel ?

Pr R.F. : Notre époque est certainement en manque de sens et l'accouchement doit participer à nous faire retrouver du sens. Mais c'est aussi pour nous professionnel de la santé de repenser nos objectifs et le sens de nos pratiques et de nos actes médicaux. Comment ne pas perdre à l'accouchement ce moment d'humanité et d'émotion intense au profit d'une aseptisation et d'une technicité qui prends le dessus ? Je crois possible la connaissance et le maintien de ces traditions, pour le moins pour certaines d'entre elles, qui peuvent tout à fait s'intercaler dans une dynamique de progrès technique. Sans faire un grand écart il me semble possible de rassembler ces deux aspects en ayant d'une part une démarche scientifique et maintenir une pratique pour des couples qui ne peuvent pas concevoir autrement en sachant que ces techniques posent des problèmes éthiques qui ne sont pas simples tout en réfléchissant au sens et au vécu simultanément ce qui doit leur permettre de vivre leur démarche le plus profondément et intensément. N'est-ce pas redonner cette intensité de vivre parallèlement aux progrès médical et scientifique et technique qu'il ne faut pas perdre ?

E.H. : Faudrait-il appréhender votre ouvrage comme un " livre de sagesse " ?

Pr R.F. : Ce sera mon lecteur qui pourra dire comme il aura ressenti mon livre après sa lecture, mais je dirais que c'est avant tout un livre d'émotions multiples et qui se veut ouvert sur le monde.

E.H. : L'actualité du jour relatée par le journal " Le Parisien " a dû faire le tour de vos services, mettant en exergue les problèmes médicaux graves qui surgissent sur des patientes enceintes et qui sont relativement âgées pour procréer et bien évidement le cas de Madame Rachida Dati l'actuelle Ministre de la Justice dont on apprend la grossesse, mais de " père inconnu " : pourriez-vous réagir face à ce problème qui ressurgit régulièrement à la une des journaux et qui ne manquent pas de nous interpeller ?

Pr R.F. : Deux choses me semblent importantes à relever : d'une part nous assistons à une demande croissante de grossesses de femmes âgées de la quarantaine et plus, là je dirais que nous sommes encore dans les normes physiologiques. D'autre part, dans le cas de maternités extrêmes à l'âge de la soixantaine et portant des triplets cela met en évidence pour moi une perte de repères, car, à mon sens il y a un âge pour être mère et un âge pour être grand-mère. Mais c'est aussi incontestablement une perte de repère de médecins qui répondent à des demandes que je qualifierais, en y portant un regard positif, d'oniriques. On ne peut s'empêcher de se poser de sérieuses questions sur les motivations de telles pratiques chez des confrères probablement à la recherche de profits financiers ou à la recherche de renommée : il ne faut pas oublier que leur pratique est tout à fait condamnable, car on ne remet jamais trois embryons provenant de dons d'ovocytes d'une femme jeune car nous savons que  nous exposons la patiente à une grossesse encore plus risquée, de prématurité pour le ou les enfants et de mise en danger physique pour la mère, compte tenu de son âge. Il faut rappeler le cas d'une femme qui est dans le coma et c'est connu que l'on fait plus de complications cardio-vasculaires à cinquante ans qu'à vingt cinq ! Malheureusement, bien que cela fasse la une des journaux cela est loin d'être satisfaisant et doit être considéré comme un mauvais point.

E.H. : Je qualifiais tout à l'heure votre livre Professeur Frydman de sage, vous dites qu'il faut remettre la grossesse en émotion et le désir d'enfant en sens et d'un autre côté l'actualité nous embarque bien loin de tous vos bons propos ; alors, comment des patients peuvent-ils s'assurer de trouver face à leurs demandes et leurs désirs d'enfant, de grossesse, un professionnel aussi sage ?

Pr R.F. : Je pense que beaucoup de professionnels, sages-femmes, médecins, ont cette sagesse et c'est pour cela qu'ils ont choisi ce métier. En revanche il faut faire attention de ne pas se faire prendre par une espèce de modernité apparente qui ne mettrait en avant qu'efficacité et technicité. Il ne faut pas mettre de côté que c'est très certainement une réalité qu'il ne faut pas occulter, car elle est pratiquée par certains. Cela est aussi parce que nous sommes à une période ou les couples, les femmes, sont en mesure d'avoir des demandes et de préserver leurs demandes, et leur vécu et ce livre s'inscrit avec d'autres dans le sens de favoriser et de soutenir une autonomie du vécu.

E.H. : Pensez-vous Professeur Frydman que votre ouvrage pourra participer à la réflexion de nombreux couples de français, d'européens, qui se retrouvent à voyager à Barcelone, à Madrid, en Belgique,  en Grèce, pour pouvoir accéder à ces traitements de PMA que la France n'autorise pas, ou pas encore ?

Pr R.F. : Je l'espère et je souhaite que cela participera à jalonner une nouvelle étape, un temps de réflexion, sur l'ensemble de nos pratiques, sans que cela n'en arrive à une course poursuite, sans réflexion.

E.H. : La fin de votre ouvrage est consacré à votre musée, en ayant découvert que votre épouse est peintre, est-ce que cela viendrait dévoiler une part de votre histoire familiale ?

Pr R.F. : C'est effectivement une rencontre autour des modes de création qui, bien entendu, n'est pas fortuite. J'ai eu plaisir à proposer à découvrir certaines de ces sculptures, peintures, qui m'habitent, tout comme j'ai pu le faire dans la maternité où j'exerce.

E.H. : Vous dites dans les dernières pages de votre ouvrage que vous aimeriez photographier, capter, les regards des femmes au moment de l'ultime libération lors de leur accouchement, tandis que la très belle photographie de couverture de votre livre est celle d'un enfant qui repose paisiblement sur le cou de sa mère...

Pr R.F. : Je vois cela comme une complémentarité. C'est le côté difficilement saisissable de la relation mère enfant qui me fascine dans ces moments de vie les plus forts et que j'aime traquer.



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