Interview de Guillemette Faure :

Un bébé toute seule ?

Flammarion (2008)


Eric Hennekein : Le « bébé toute seule » est un sujet dont on parle généralement en huis clos, et notamment en thérapie on en vient forcément à un moment à se poser cette question-là ; alors, avez-vous écrit ce livre en tant que journaliste ou en tant que mère, que femme ?

Guillemette Faure : Je pense qu'il y a les deux, car si je n'avais pas fait cette expérience-là, je n'aurais pas fait le livre, mais si je n'étais pas journaliste, je ne l'aurais pas fait non plus. C'est le fait de me trouver dans cette situation et le sentiment de découvrir un monde dont j'ignorais complètement l'existence, que d'un point de vue complètement objectif, cela soulevait des questions qui dépassaient ma propre histoire. Mais en même temps, j'avais l'impression que je ne donnais pas mon histoire, extrêmement classique, et qui correspond au parcours des femmes de 35-40 ans célibataires, c'est-à-dire, le fait que ce n'était pas comme le dit souvent la presse féminine, « une décision retardée pour des questions de carrière », le fait que ce soit suite à plusieurs relations qui n'avaient pas marché, ou pour d'autres raisons externes, (âge...), est assez typique chez la plupart des femmes que j'avais rencontrées et l'idée que quand on ne donnait pas ces exemples-là, dans les articles sur le sujet, les exemples qui étaient choisis, étaient très souvent atypiques. On se posait la question de la procréation assistée pour les célibataires par rapport à des cas extrêmes ; par exemple, l'espagnole de 55 ans qui va aller en Californie etc., et à partir de ces situations très rares et hors normes, je trouvais que des gens contre et à l'aide de mon livre par exemple, ont pu avoir une opinion différente. Arrêtons d'aborder ce sujet à travers des cas extrêmes, mais à travers des situations normales.


E.H. : Est-ce donc la journaliste ou la femme qui a écrit, car vous faites vous-même le parcours du combattant ?

G.F. : A mesure que vous avancez dans mon livre ce n'est plus l'expérience d'une célibataire, mais cela devient une expérience de fertilité, et ce n'était pas le sujet de mon livre. C'est donc pour cela que j'en ai moins parlé après. Après, ce sont toutes les questions liées à la fertilité que l'on se pose. Justement dans les interviews que j'ai données, on m'a parlé du parcours du combattant, ce qui est vrai dans mon cas, comme pour la plupart des femmes, bien que je ne veuille pas que ce soit un livre sur la fertilité. Le livre pour moi devait être le même en termes de construction, que j'aie avorté ou pas. Mon livre n'est pas mon histoire.

E.H. : Dès les premières pages de votre livre on découvre des informations sur le sujet, des idées, des sites, des liens Internet, des références à des groupes de femmes qui se rencontrent et partagent, se soutiennent ; la femme ne semble pas isolée. Alors que moi, en consultation, j'entends des femmes dire le contraire : elles disent se sentir : « seule au monde ». Vous dédramatisez, vous montrez qu'il y a beaucoup de femmes qui se posent ces questions-là et beaucoup qui font.

G.F. : Je pense que la première personne n'est pas le sujet du livre, mais c'est l'angle, la manière dont il est exposé. Je ne me sens pas le sujet du livre.


E.H. : J'ai souvent dit à des femmes : « écrivez quelque chose et faites « savoir », connaître, partager votre histoire ». Je les sollicite à livrer leur secret. En l'ayant fait, est-ce que vous pensez les avoir aidées à regarder autre chose que les grossesses des actrices de cinéma, les Peoples de 45 ans et plus ?


G.F. : Cela est intéressant, car j'ai lu sur des forums des réactions de femmes qui étaient déjà dans ce parcours-là et qui disaient que le livre n'est pas parfait car la plupart des sujets qui y sont on les connaît déjà. Cependant, en lisant leurs commentaires, je m'imaginais la personne qui était en amont de cette démarche-là, qui ne s'est pas encore jetée à l'eau et les personnes qui vivent autour et qui avaient un regard horrifié sur le sujet...


E.H. : Mais je pense que votre livre ouvre ; c'est un premier livre qui sort sur ce sujet - en France, bien-sûr, et non pas en traduction - cela fit donc quand-même preuve de pionnière.

G.F. : Oui, mais ce qui m'a surprise dans les réactions est que chaque page est traitée comme extrêmement controversée, et je pense que cela est lié au fait d'avoir traité de parcours normaux et non pas avoir cherché des situations extrêmes. Car, par exemple, j'ai vu un autre livre, sorti il y a peu de temps, sur la procréation assistée aux Etats-Unis, et la plupart des gens que l'auteur a rencontrés ont cherché les cas bioéthiques, comme « où faut-il mettre la frontière ? ». Alors que moi, j'ai cherché à refuser cela.


E.H. : Pour « Madame tout le monde », qui s'intéresse, peut-être même cherche à « avoir un bébé toute seule », face aux différentes réactions des membres de la famille, votre ouvrage lui ouvre des pistes, des voies de réflexions. L'autre grande idée qui me semble importante dans votre livre est : « diriez-vous qu'aujourd'hui il est plus facile de faire un enfant toute seule ? Compte-tenu des associations, des femmes qui écrivent...

G.F. : Il y a Internet, où les femmes s'échangent leurs « tuyaux ».


E.H. : Est-ce que les forums sur Internet ne manquent-ils pas de sérieux, de possibilité de réflexion ?

G.F. : Cela manque de sérieux mais c'est là que les femmes donnent en général les coordonnées de leur médecin en Belgique, etc., et je pense que sans Internet, il y aurait beaucoup moins de femmes qui iraient en Belgique et à Bruxelles.


E.H. : Pensez-vous que votre livre peut avoir aidé ces femmes à faire plus spontanément ou facilement ce type de démarches ?

G.F. : J'ai du mal à le dire. Je suis en France depuis seulement 6 mois. Cependant, ce qui m'a frappée est que j'ai lu sur Internet que des femmes disaient qu'elles allaient faire lire mon livre à leur mère, ou que leur mère était déjà en train de le lire. Dans ce cas-là, ce serait un outil de déviation, une manière pour elles de dire : « ce n'est pas moi maman qui suis dans une situation radicale ».


E.H. : Vous avez touché à un sujet que je voulais aborder avec vous : « la relation à la mère ». Si cela n'est pas indiscret, cela a-t-il modifié votre relation à votre propre mère ?

G.F. : Non. Pendant les interviews que j'ai faites, beaucoup de femmes m'ont dit qu'elles pensaient que leurs parents seraient horrifiés, et finalement non. Et comme j'avais déjà entendu cela, lorsque j'ai donné le manuscrit à mes parents et j'avais déjà terminé le livre, sans l'avoir encore publié, je pense qu'ils ont été perturbés, pas seulement par le sujet de procréation assistée, mais par le fait que quand on est dans ce genre de démarches on est dans le secret. Mais ce qui m'a surprise est que ma mère m'ait dit qu'elle en avait parlé à une de ses amies de 60 ans. Et je me suis rendue compte que ce sujet résonnait à la génération d'avant, pour qui la question ne s'était même pas posée. Quelques semaines après la publication du livre, ma mère m'a dit qu'elle trouvait courageux que je l'aie écrit. Et je pense qu'elle pensait plus à la génération d'avant qui n'a pas eu cette possibilité-là, alors qu'aujourd'hui, on peut au moins se poser la question.


E.H. : Quelle serait la recommandation que vous donneriez aux femmes qui iraient acheter votre livre sur « le bébé toute seule » parce qu'elles se posent la question ? Qu'est-ce que vous conseilleriez à ces femmes, peut-être futures mères ?

G.F. : Ce qui m'a frappée est que seulement la moitié des femmes qui s'inscrivent dans ce groupe américain, auront finalement un enfant seules, cela montre que ce choix n'est pas évident. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu'il n'y a pas de salut sans enfants. Pour moi c'est essentiel, pour d'autres pas forcément. J'ai été frappée par le fait que toutes les femmes que j'ai rencontrées m'ont dit : « c'était le choix qui convenait le mieux pour moi », mais je n'en ai vue aucune qui faisait du prosélytisme, qui faisait le côté de prendre la bonne parole et de forcer les autres à en faire autant. Je crois que tout le monde mesure aussi la part de sacrifice qu'il peut y avoir, sur le plan matériel et l'organisation que cela représente. D'après moi, il ne faut pas se dire que cela est bien pour tout le monde. Ils avaient un long questionnaire avec de multiples questions qu'il fallait se poser à soi (savoir si c'est une question qui me préoccupe tous les jours, ou bien une question qui revient à l'occasion des dates d'anniversaires). Je trouve bien d'être amenée  à me demander si j'ai un bon « support system ».


E.H. : C'est ce que fait votre livre justement. Vous conseilleriez à la lectrice de bien prendre le temps de la réflexion et de bien analyser les conséquences.

G.F. : Oui. Par exemple, à mes amies ou à des femmes que je connais, il m'est arrivé de demander si elles savent qu'il y a la possibilité d'aller en Belgique ou autres, ou à des femmes qui voulaient absolument avoir un enfant, de leur dire à quel point la fertilité baisse après 38 ans, mais je n'ai jamais dit à quelqu'un « tu devrais faire un enfant seule ».


E.H. : Mais justement, en tant que psy, votre ouvrage m'aide à faire découvrir rapidement un certain nombre d'autres questions, qui permettent à mes patientes et patients de se re-concentrer sur eux-mêmes, sur leur propre histoire. L'écriture du livre vous a-t-elle permis de vous recentrer sur votre propre histoire de femme ? Cela vous a-t-il permis de repenser aux frères et sœurs, à vos tantes et oncles, à la famille en général, et à la place particulière qui est la vôtre et que vous avez prise, et que votre vie fait que vous êtes dans cette histoire-là ?

G.F. : Ce qui me faisait peur dans la première personne était que je ne voulais pas devenir une figure de proue de la démarche. Puisque d'abord je n'ai toujours pas eu d'enfants. Je ne voulais pas être seulement perçue comme une figure maternelle, c'est-à-dire au sens d'une femme qui attend d'avoir des enfants. Je ne voulais pas qu'au travail on me regarde différemment, que je ne sois plus que quelqu'un qui attend d'avoir des enfants. Je ne voulais pas que ce projet d'avoir un enfant seule absorbe toutes les autres facettes de mon existence. Mais que cela puisse rester seulement une des parties de ma vie. J'ai d'ailleurs un autre livre qui sort et qui n'a rien à voir avec le sujet et je suis contente que cela me permette, vis-à-vis de mon entourage, de rester ce que je souhaite être. Car on se retrouve tout à coup avec tout le monde qui connaît sa vie privée. Il m'est arrivé de passer à côté de la terrasse d'un restaurant et une personne est venue me dire bonjour et me dire : « j'ai eu deux enfants par FIV et ces deux enfants sont merveilleux », et cela m'était très plaisant, mais en même temps, cela est un peu déroutant pour moi de parler de FIV avec quelqu'un que je connaissais à peine. Je n'avais pas envie que l'on ne me parle que de cela.


E.H. : L'écriture de cet ouvrage vous a-t-elle permis de réfléchir à votre parcours personnel ? La thérapie, par exemple, aurait-elle pu participer à vous aider dans ce chemin ?

G.F. : J'étais en thérapie depuis longtemps à New York et je pense que sans la thérapie, je n'aurais pas fait cette démarche, je ne serais pas allée au bout des questions que je me posais. Pour moi cela était très important. De plus, j'ai eu la chance que la thérapeute de New York ait déménagé en France quelques mois après moi. Ce qui fait que de manière imprévue j'ai la même que celle que j'ai eue à New York. Il faudrait dire aussi qu'il faut à la fois prendre la décision d'écrire un livre et en même temps gérer les réactions. Quelques jours avant la sortie du livre, j'étais complètement terrifiée. Ce que je trouve très bien est qu'avec la thérapie j'ai pu remarquer que tous les gens de mon entourage m'ont projeté la situation dans laquelle ils sont ; en parlant à un proche, ce qu'il va dire va être complètement le reflet de là où il en est dans le couple, dans la famille, du poids que cela occupe dans sa vie à ce moment-là ; et je me souviens que le « déclic » a été lorsque ma thérapeute m'a dit : « vous parlez tout le temps de votre désir d'enfants, mais qu'est-ce que vous vous faites pour en avoir ? ». Pour moi, cela a été le début de nombreuses questions : en somme, que faire ? Trouver un conjoint ne me semblait pas possible. Je me suis mise à me demander comment ont fait ceux qui sont passés par cette démarche-là.


E.H. : Pensez-vous qu'après la sortie de votre livre, maintenant que « c'est écrit », cela a rendu le cheminement plus facile, leur laissant plus de secret, d'intimité, à ces femmes qui se posent cette question du bébé toute seule ?

G.F. : Les femmes qui ont les réactions les plus dures, sont les très jeunes, et cela est l'âge où l'on a les plus grands idéaux. On veut penser que l'on ne fait pas des enfants pour soi. Mais les critiques « c'est égoïste », « as-tu pensé à l'enfant ? », me semblent déplacées, car lorsque les couples font des enfants ce n'est pas pour sauver le monde, mais c'est aussi pour eux-mêmes.


E.H. : C'est peut-être aussi parce qu'ils ont un problème qu'ils ne voient pas et qu'ils ont besoin d'un enfant pour le voir. Et que répondriez-vous à ces femmes qui demandent si on a pensé à l'enfant ?

G.F. : A la question d'avoir pensé à l'enfant, je dirais que si on n'avait pas pensé à l'enfant, on l'aurait eu plus tôt. De plus, si l'on a attendu plus tard pour l'avoir, je pense que c'était une volonté de faire en sorte que toutes les conditions soient réunies. Je pense que cet enfant peut très bien avoir un père social après, mais ce qu'ils ont et que n'ont pas tous les enfants, c'est que ce sont toujours des enfants beaucoup voulus et attendus. Ce qui me fait dire cela est le fait que les femmes qui font ce type de démarches - aller en Espagne ou en Belgique - font beaucoup de choses pour avoir cet enfant tant voulu ; il y aura donc, d'après moi, forcément un père social, même sans père biologique. Et il est aussi important d'avoir été tellement désiré. Surtout si le projet résiste à tous les freins qu'il peut y avoir.


E.H. : Quel(s) message(s) donneriez-vous à ces enfants qui vont peut-être naître d'une mère ayant fait « un bébé toute seule » ? Pensez-vous au message qu'il/qu'elle recevra dans une vingtaine d'années, ou quand il/elle fera sa thérapie ?

G.F. : Cela était l'un des aspects du livre qui me dérangeait, car j'avais l'impression de vouloir que l'enfant sache d'abord un certain nombre de choses avant d'aller les raconter au monde entier. Car ce livre raconte en quelque sorte son origine, son histoire à lui. Cela me freine un peu et je trouve que cela n'est pas facile à porter. Et de fait, la plupart des figures qui m'ont demandé de mettre des pseudonymes pour elles, ce n'est pas tant pour elles que pour l'enfant que je l'ai fait. Je me souviens que lorsque j'étais à l'école, avec mes amis nous pensions que les enfants de parents divorcés étaient de pauvres enfants qui ne s'en sortiront jamais, alors qu'aujourd'hui, on ne se pose plus ces questions avec autant de mystère. J'ai ainsi l'impression d'arriver au début d'un phénomène qui va se généraliser. Mais je pense qu'il vaut mieux que j'aie un enfant et qu'il grandisse, et que d'ici-là le regard de la société va changer. Bizarrement, j'ai remarqué que parmi les personnes qui critiquent mon livre, il y a de nombreux célibataires, comme si les célibataires ont une image romantique et idéaliste du sujet, et qu'ils en veulent à ceux qui cassent cette image de perfection, ou ces « cartes postales » qu'ils ont. Alors que beaucoup de gens que je connais et qui ont un début de famille, étaient relativement indulgents ; je pense que ces gens-là étaient déjà conscients de la part de compromis qu'il y a dans la construction d'une vie familiale. Les célibataires, me semble-t-il, soutiennent l'idée que la vie familiale doit être tout ou rien, et comme ils sont encore dans le « rien », ils sont dérangés par le fait que certains n'entrent pas dans le schéma de « toutes les conditions sont réunies ou alors c'est rien ».


E.H. : Vous dites très bien que la thérapie que l'on fait c'est par rapport à nous et à notre famille, c'est là notre responsabilité dans notre histoire. Auriez-vous une inquiétude par rapport à l'histoire de votre enfant qu'il aura à raconter dans 10 ou 20 ans?

G.F. : Oui, mais c'est plus par rapport au regard social et au souci de normalité que l'on peut avoir quand on est jeune, que par rapport à moi. Je ne suis pas partie dans l'idée que j'élèverai un enfant seule, mais plutôt dans l'idée que j'étais à un âge qui faisait que je faisais les choses dans le désordre.


E.H. : Que l'ordre de la vie faisait que les choses se présentaient de cette façon-là...

G.F. : Oui. Je pense donc que mes enfants auront un père social, même sans être leur père biologique ; car un enfant se posera certainement des questions à ce propos, mais je ne me suis jamais projetée dans l'idée d'un « tête-à-tête » entre un enfant et moi. J'ai toujours vu d'autres figures autour.


E.H. : Puisque vous parlez de la place de l'homme, comment « concevez »-vous de trouver la place de l'homme dans la conception de cet enfant dans votre propre histoire ?

G.F. : Tout d'abord, à chaque fois que je parle de mon livre, les gens le voient comme un livre pour les femmes, alors que je pense qu'à chaque femme qui à 35-40 ans qui vit sans enfants, il y a en général un homme qui est dans la même situation.


E.H. : Mais il n'y a pas de statistiques à ce sujet....

G.F. : L'âge du premier enfant qui a reculé chez la femme a reculé chez l'homme, mais on ne parle pas de ce recul chez l'homme. Et toute la première partie du livre traite de « comment se trouve-t-on dans cette situation-là ? ». Je pense que la question de l'engagement d'accepter la vie adulte et le moment où l'on construit sa propre vie familiale, ces questions se posent aussi pour les hommes, sauf qu'ils n'ont pas d'horloge biologique qui leur dit quand il faut se poser la question. En revanche, pour moi la nouveauté est que cela sépare la question de la reproduction de celle de la vie sexuelle. C'est cela qui est nouveau. Car avant, en rencontrant quelqu'un, la question des enfants était tout de suite là, sans même avoir dit mot sur le sujet. Quelqu'un qui a rencontré une femme de plus de 35 ans qui n'a pas d'enfants, sait très bien qu'il y a cette ombre qui le suit. Il y a donc une forme de libération, de pouvoir rencontrer quelqu'un et vivre une histoire à son rythme. Mais maintenant qu'il n'y a pas de pression extérieure et que ce soit moi qui m'occupe de ma vie familiale, cela devient presque étrange.


E.H. : L'homme séparateur...

G.F. : Et je pense que la question de procréation assistée pour les femmes célibataires est extrêmement déstabilisante, car avec cela surgit chez l'homme la question : « à quoi je sers ? ».


E.H. : A un homme qui souhaite avoir des enfants, la femme dirait donc : « j'ai déjà eu des enfants toute seule, et ce n'est pas de ma volonté ou de mon âge ». Quelle place envisagez-vous pour l'homme dans cette situation ?

G.F. : Pour moi c'était plus une question de fertilité, car dans le fait de se sentir libérée de la pression, il y a le fait de devoir décider de m'occuper d'avoir des enfants de mon côté. Si j'avais des délais hormonaux moins courts, j'aurais pu me demander si faire des enfants avec un homme me conviendrait, alors que là je ne me pose même pas la question.


E.H. : Quoi de la place de l'homme ? Vous parlez d'un homme social...

G.F. : Je sais de toute les façons que les femmes qui ont un enfant seules, en craignant que leur enfant manque de référent masculin, elles ont tendance à « mettre les bouchées doubles » et à se renseigner auprès d'un frère ou d'un copain... et, en général, ils en ont beaucoup dans leur entourage. A celles qui pensent qu'en ayant un enfant seules elles ne pourraient plus rencontrer quelqu'un - car il y a toujours cette vision idéaliste - je dirais qu'une femme avec un enfant ne fait pas plus fuir les hommes qu'une femme de 35 ans sans enfants. Bien que cela ne soit, bien sûr, pas le même type de fuite. Je pense que la séparation doit perturber un homme autant que la présence d'enfants.


E.H. : Quelle sera la place de cet homme qui va entrer en couple et qui ne sera pas « utile » en tant que géniteur... ? Et son désir d'enfants ?

G.F. : Lorsque j'ai cherché un texte pour le bandeau de mon livre, les hommes de mon entourage que j'ai consultés aimaient bien le message de la place des pères. Alors que ce n'est pas un message d'inutilité que j'envoie aux hommes, bien au contraire.


E.H. : La courbe de premier enfant pour les femmes a monté au-delà des trente ans, on le connaît. Quand une femme âgée de 35 à 42 ans a  décidé de faire un enfant seule va peut-être rencontrer un homme à peu près dans cette tranche d'âge-là qui, lui non plus, n'aura pas eu d'enfants ; pour elle, « son inquiétude d'enfant sera réglée » ... Et son inquiétude à lui, de paternité, l'envisagez-vous ?

G.F. : Mais si l'on parle d'une femme et d'un homme qui ont tous deux envies d'enfants, cela peut former un couple qui veut des enfants ensemble.


E.H. : Je parle plus d'un cas où elle a déjà des enfants : entre 35 et 42 ans elle va décider de « faire un bébé toute seule », car le temps biologique avance, elle se dit n'avoir pas réussi à recomposer l'idéal du couple et de la vie de famille pour avoir des enfants ; elle décide donc de faire un enfant seule. Après cela, elle va rencontrer, peut-être parce qu'elle a besoin de cette image paternelle. Et quelle va être la place de l'homme à cet endroit-là, d'après vous ?

G.F. : Je pense que dans ce cas-là, on peut très bien avoir d'autres enfants dans le couple après. Et l'homme peut se construire une place de père. J'en parle d'autant plus à mon aise que mon frère est marié avec une femme qui avait eu des enfants vivant avec son mari, et il a adopté ses enfant à elle par la suite.


E.H. : Pour pousser la provocation jusqu'au bout, diriez vous : « on va pouvoir faire un couple ensemble et si pour des raisons biologiques je ne peux plus avoir d'enfants, on pourra prendre aussi une mère porteuse », pour lui qui veut assumer son besoin de paternité ?

G.F. : Je n'ai jamais pensé à une mère porteuse, car c'est une autre question. Mais je trouve que c'est lourd pour une mère porteuse. Peut être parce que je n'ai pas eu d'enfants, mais pour moi, l'idée de demander à quelqu'un de faire des enfants, puis de l'en séparer me paraît un acte très violent. Mais en même temps, à moi cela paraît violent, car je le projette à mon propre désir d'enfants. A des pays comme la Belgique, où l'on peut aller avec sa sœur, me paraît plus possible. En effet, je ne me suis jamais posé la question de rencontrer un homme avec un désir d'enfant dans quelques années... Je n'ai pas envie de me faire croire que j'ai 30 ans et j'ai quand-même conscience d'être dans la « dernière fenêtre ». J'ai l'impression, en terme d'années, de ne pas avoir beaucoup de temps pour l'après, sur le plan de construction familiale. Et dans mes pensées d'envie de plusieurs enfants, j'ai toujours imaginé l'adoption.


E.H. : Vous participez à ce que l'on appelle aujourd'hui la « famille recomposée ». Est-ce un des versants de « nouvelles familles » ? Une manière dont on compose et recompose des nouvelles familles - un grand sujet de notre génération.

G.F. : Oui. Je pense que la dureté que certains peuvent avoir vis-à-vis de ceux qui prennent d'autres parcours, cela en dit plus long sur notre nostalgie des idéaux ; à quel point on a voulu croire à la famille idéale, que sur l'état des familles d'aujourd'hui ; on en veut à ceux qui ont cassé nos rêves, en nous disant : « ce n'est pas comme ça que je fais et évidemment, ça va bien ».


E.H. : Ma dernière question : garçon ou fille ?

G.F. : Alors là. Il est vrai que j'ai toujours peur d'avoir un garçon. Sur les papiers d'adoption il est marqué que je peux avoir.  Par exemple j'ai vu à Paris un père qui apprenait à son fils à faire du skateboard, et j'ai ressenti une peur d'avoir un fils sans père pour lui apprendre à faire du skateboard ou du vélo. Il est vrai que j'ai un peu peur à cause de cela. Cependant je ne dirais pas à cause de cette peur aux psys et aux assistantes sociales de l'adoption que je préférerais une fille.


E.H. : Et une fille, que vous poserait-elle comme questionnement ?

G.F. : Avec les filles, c'est plus la peur du côté miroir, et je pense que cela en serait ainsi si j'étais mariée, car lorsque j'étais adolescente je n'étais pas facile ; j'imagine donc que le reste des filles sont comme moi. Cela peut donc être difficile.


E.H. : Et face à ce projet de « maternité particulière » pour avoir cette fille-là, pensez-vous déjà à « elle », aux particularités et problématiques qu'elle affrontera?

G.F. : Je pense que pour la génération suivante, elle aura intégré la question de la chute de la fertilité, et elle ne se trouvera pas à apprendre à 38 ans que les gens se sont trompés. Je suis sûre qu'il va y avoir un apprentissage. J'ai l'impression d'avoir été la première génération qui a complètement contrôlé sa fécondité, dans le sens des idées - quand ne pas avoir un enfant - et qu'il n'avait pas eu la forme ni le mode d'emploi.


E.H. : Dans le programme scolaire, au lycée, ces sujets-là sont enseignés en SVT.




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