Interview de David Collin :

Train fantôme

Seuil (2007)


Quelques éléments biographiques :

David Collin est né en 1968 à Annecy. Bachelier français, fils unique, il a vécu en France et Suisse, a étudié notamment à l'université de Sofia Antipolis. Après un baccalauréat littéraire il a fait des études de philosophie et littérature, équivalent de la licence, à Zurich.


Eric Hennekein : En ouvrant votre livre je dois vous avouer qu'il m'a agacé : cela m'a pris du temps pour entrer dans la lecture et revenir en arrière à plusieurs reprises pour essayer de comprendre les méandres de votre propos. J'ai lu aussi dans la presse qu'effectivement ce n'est pas un livre facile que vous avez écrit.

David Collin : Vous dites que vous vous êtes senti agressé... ?

E.H. : Agacé.

D.C. : Je n'ai cherché ni à faire quelque chose de difficile, ni quelque chose de facile non plus à lire. C'était aussi pour moi un travail d'écriture, donc une constitution qui est à la fois une recherche et une écriture, et donc pas une simple écriture. Je n'ai forcément pas une pensée très linéaire. Je n'ai pas de « point A, point B, point C... » ; mais j'ai plutôt une pensée qui va en spirale. Le livre est donc un peu à l'image de cela. D'ailleurs, au départ, la première version du livre, qui était deux fois plus longue, était beaucoup plus labyrinthique et « spiralique ». J'ai plutôt été dans la simplification. Il est vrai que j'avais une envie de travailler l'écriture, dans un certain sens.

E.H. : Alors, maintenant, pour rentrer dans le vif du sujet : dès les premiers mots, une question qui m'est revenue ; vous dites : « Pourquoi s'interroger sur des pères qui ne s'inquiètent pas, qui ne frissonnent pas sur le seuil de l'abandon ? Pourquoi s'arrêter sur des êtres qui ne se sont pas interrompus ? » (page 12). Vous posez donc directement la question de la place du père, et quelques pages plus loin : « privé de certitude, j'ai frôlé l'anonymat » (page 18). Vous posez tout de suite la question du père, et quelques pages plus loin, vous posez une autre question : « et je rends grâce aux mères et aux grand-mères, abandonnées sur le seuil de leur vie, elles m'ont porté à bout de bras » (page 21), puis vous dites : « elles m'ont inventé une filiation. Le fin mot c'est préserver, aimer » (page 22). Je continue de vous citer : «avant de me coucher, maman me racontait l'histoire d'une vie probable, celle d'une vie rêvée. Il était une fois une origine extraordinaire et mystérieuse, silencieuse à jamais. C'était la vie rêvée d'un ange, le temps de l'insouciance ». Peut-on dire que d'un côté votre ouvrage va parler de cette recherche des pères mais d'un autre, sans ambiguïté, une fois que vous avez posé votre sujet, vous parlez directement du rôle de votre mère, en considérant, bien-sûr, qu'il y a une partie autobiographique dans votre roman, ne levez-vous pas quelque part une ambiguïté, une ambivalence entre ce livre qui est à la recherche des différents pères, mais qui est largement soutendu par la position, « l'imposition »( !?), de la mère ?

D.C. : Le but au départ était effectivement d'écrire sur les pères. Autre défaut, peut-être, de la première version est que c'était trop entre l'essai et le récit. Cela allait trop entre l'un et l'autre. Ce n'était pas assez franc du côté du récit. Alors il y a encore des restes d'essai ; c'est-à-dire que ce n'est pas non plus une autobiographie, ni complètement un roman. Ce serait plutôt une écriture de soi un peu différente, une sorte d'« autographie ». Je viens de réfléchir ce week-end avec d'autres personnes, je me situerais plus dans une constitution de soi par d'autres figures. C'était une recherche du père aussi en général, à travers mon expérience, mais, pour des choses plus générales, je me suis dit qu'à un moment donné il y avait eu en contrebalancement de cela la présence de la mère ou du rôle maternel. Et c'est plutôt pour lever une ambiguïté, mais de manière minimale. Je ne voulais pas parler des mères, car c'était cela mon sujet ; mais je voulais dire que derrière cela il y avait la sauvegarde, la présence continuelle de ce côté-là qui a permis une certaine survie, ou la préservation d'un équilibre minimum. Mais je n'ai pas voulu m'étendre de ce côté-là.

E.H. : Ne peut-on pas dire qu'à douze ans, vous prenez « deux pères... de claques », si je peux me permettre l'expression : le divorce du second mari qui n'est pas le père génétique ? Est-ce que là, ce n'est pas quelque part un coup porté par la mère qui n'avait pas dit la vérité, qui peut-être avait imposé à son fils sa difficulté, voire son incapacité à dire les choses, à nommer clairement, distinctement ( !?), celui qui s'appelle « papa » et celui qui n'est pas « le père » mais qui peut être une autre forme de père sans être le papa ?

D.C. : Je ne peux pas, n'ai pas envie et n'ai pas eu envie de porter de jugement là-dessus. On me l'a déjà dit ; je pourrais avoir quelque part un reproche, mais la vie étant ce qu'elle est, chacun a une vie pas toujours toute simple et on ne sait pas toujours ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas. On ne fait pas toujours ce qu'on veut, et donc je n'en veux pas du tout à ma mère de ce qui s'est passé, et les choses sont plus compliquées qu'elles ne le paraissent.

E.H. : Plus loin dans votre texte, elle aura même du mal à dire, il faudra qu'elle prenne le cahier et qu'elle puisse écrire. Alors, est-ce que la mère ne projette pas sa propre difficulté dans son rapport à l'homme, au père ? Est-ce l'éclairage que vous voulez donner à votre autographie ?

D.C. : Certainement, mais cela est la part du lecteur.

E.H. : C'est bien la place à laquelle j'ai essayé de me mettre. Alors, comment pouvoir aborder, comprendre, replacer, la place des différents pères ? J'ai été interpellé, par cette place en ombre, en questionnement, du rôle de la mère ; et ne serait-ce pas cela qui va définir quelle sera la place que vont prendre les différents pères ? Aussi, votre récit, autographie, va se dérouler au moment où le narrateur devient lui-même père ! J'ai trouvé intéressant de constater qu'il n'y ait pas de place « attribuée » à cet enfant. On ne parle que de père.

D.C. : Encore une fois - et justement je dis juste les choses simplement - ce n'est pas une « autobiographie », mon propos n'était pas de tout dire, pas de raconter les détails d'une vie, mais à partir de certains épisodes, essayer de réfléchir sur les liens entre différentes paternités, différentes relations au père et comment tout cela se construisait, ressurgissait, et comment l'écriture traverse tout cela. La question du creux, du silence, peut-être du non-dit, fait aussi partie du livre. C'est justement le travail que j'ai fait dans un deuxième temps sur le livre, où j'ai réduit et beaucoup travaillé pour que ce soit vraiment un objet de littérature, et non pas un objet à cheval sur plusieurs choses - ce qu'il est certainement. J'ai voulu que tout y soit dit, que tout y soit révélé. Ce qui m'intéresse est de dire des choses qui sont de l'ordre de l'intime, mais aussi qui touchent tout le monde, et non pas de l'ordre du privé. C'est une distinction qui est assez importante pour moi. Il y a des choses où l'on touche la fiction.

E.H. : La fête des pères était hier et on ne peut que porter le constat que notre société s'intéresse, s'interroge, sur la place des pères. J'ai récemment lu un sondage sur l'évolution des rôles du père à travers sa place dans l'entreprise, comment les 25-30 ans qui seront les cadres de demain et d'après-demain réagiront face à la paternité, face au temps de travail partagé et la prise en charge de leurs enfants. C'est un sujet d'actualité et il y a peu d'ouvrages véritablement consacrés à ce nouveau rôle des pères. C'est pour cela que votre livre a retenu toute mon attention. Citeriez-vous un ou plusieurs ouvrages qui ont pu vous interpeller sur la place ou le rôle des pères ?

D.C. : Il y a eu La marque du père de Michel Seonnet (Gallimard 2007) qui parle d'un père, alsacien, engagé dans la division Charlemagne ; l'auteur s'interroge : quelle relation a-t-il avec ce père-là ? Un beau texte sur le père. Il y a aussi un texte de Pierre Pachet, qui curieusement, s'appelle : Autobiographie de mon père (Belin 1987), car il pose beaucoup de questions assez proches de ce que j'ai dit sur l'autographie, l'autobiographie.

E.H. : On trouve plus spontanément des écrivains qui se sont penchés sur le rôle de la mère. Aujourd'hui, nous traversons une redéfinition de la paternité. L'écriture de votre livre, les commentaires et réflexions qu'il a suscités dans la presse ou parmi vos proches vous ont-ils permis de donner une nouvelle définition, une plus grande tranquillité du rôle des pères aujourd'hui ?

D.C. : Une tranquillité pour moi certainement. Car l'écriture ou la littérature a une vertu apaisante, même si ce n'est pas dénué d'inquiétude et de doutes. Pour moi, il y a une intranquillité - en écrivant-, puis un apaisement, une fois que le livre est passé et que l'on passe justement à autre chose. Beaucoup de personnes m'ont écrit en étant étonnées du fait que ce soit un homme qui traite ainsi de la question du père ; ce qui est bien inhabituel, même si cela émerge maintenant. Mais autant d'hommes que de femmes ont été touchés de cette réflexion sur les différents aspects possibles dans le livre du point de vue que l'on peut avoir en étant soit père, soit fils, du rapport au père. En étant fils d'un père (d'impairs ?!), en en ayant plusieurs... Que cela pouvait remuer chez eux. Et tout à coup cela les a fait se poser des questions sur eux-mêmes, ce dont je suis tout à fait content. Cela les a fait travailler. Peut-être aussi (ce qui est une hypothèse) car il y a dans le livre une sorte de ressassement, tout n'est pas linéaire, des choses sur lesquelles on revient. Et je pense que si tout était linéaire, cela ne provoquerait pas cette réaction. Mais le fait que cela ne soit pas aussi linéaire, que cela soit un récit, cela reste littéraire et non pas un déballage. Je pense que cela peut susciter d'une autre manière des choses chez les gens.

E.H. : Dans le cadre de la thérapie et de mes consultations, ce sujet me préoccupe constamment, mais aujourd'hui cette nouvelle place des pères, les familles recomposées c'est quelque chose d'assez fréquent, dont on peut parler, que l'on cherche à définir, expliquer, structurer ; est-ce que votre ouvrage va aider les hommes et les femmes à redéfinir cette place de l'homme, de la / des paternités ?

D.C. : Si cela peut avoir une « petite goutte » de cette réflexion, c'est tant mieux ; c'est là aussi le but de la littérature.

E.H. : Et vous, en une idée, de cette pluralité des pères, que diriez-vous ? Vous interrogez votre lecteur sur les quatre pères que vous avez eus. Aujourd'hui, dans la société dans laquelle nous vivons, il est fréquent de voir des familles recomposées, avec « différents pères ». Pour le lecteur de votre ouvrage Train fantôme, quel pourrait être le message des différentes paternités que vous avez transmis ?

D.C. : C'est peut être un chemin proposé, comme un chemin de pèlerinage - et comme il y en a une multitude - avec plusieurs cas vrais ou imaginaires. Comment naviguer dans un chemin fragmenté ? Comment se reconstituer ? Moi, je l'ai fait par l'écriture ; cela peut être fait en lisant simplement ou en disant les choses. Car cela est à voir aussi avec l'intériorité, avec la question de creuser les choses, pour voir jusqu'où l'on retrouve des racines. C'est une sorte de chemin pour tenter ce genre de choses.



Copyrigth © 2008 Hennekein - Tous droits réservés



Pour acheter le livre :

http://livre.fnac.com/a1911460/David-Collin-Train-fantome