Interview de Tiery Bourquin :

Le Frère préféré

Héloïse d'Ormesson (2008)


Eric Hennekein : Mon but dans cette interview est de vous provoquer, de vous faire réagir, et non pas de vous mettre mal à l'aise. Tout d'abord, votre livre est beau, la couverture de l'éditrice Héloïse d'Ormesson est particulièrement bien réussie. Mais aussi en abordant les premières pages, chapitres, on ne peut qu'être touché par la beauté profonde, quand bien même souvent assez sombre, de votre texte.

Tiéry Bourquin : merci pour vos compliments.

E.H. : Pour rentrer dans le vif de votre sujet, si je peux me permettre de résumer de façon caricaturale, je dirai que votre livre décrit la tentative d'un jeune homme cherchant à exister en se débarrassant, à la fois de l'histoire d'une mère omniprésente qui n'a pas été en mesure d'aller à la rencontre de son couple et qui, d'autre part, n'a pas non plus été en mesure de se trouver elle-même ; son fils aîné devient le jeu du maintien du rapport de conflit de couple, non résolu, même après le divorce. Le fils cherche aussi à provoquer son père... probablement pour chercher à vivre, à survivre.

T.B. : Cela me semble d'autant plus vrai qu'il s'agit de la belle-mère du narrateur ...

E.H. : ... non, j'ai bien dit la mère du narrateur !

T.B. : Mais elle est absente du livre ...

E.H. : C'est, me semble-t-il, par le fait même qu'elle n'est jamais mentionnée, évoquée, dans votre livre que c'est elle le noeud gordien, le noeud du problème. " Soyez rassuré ", j'aime particulièrement me pencher sur le rôle des belles-mères en général et je ne manquerais pas d'en parler plus tard dans notre entretien. 

T.B. : Je suis à la fois surpris et pris de court par votre interpellation. J'écoutais votre question en pensant à la mère du frère, c'est-à-dire en pensant à la belle-mère du narrateur. C'est vrai que le couple de la mère du narrateur est fini depuis longtemps et qu'il a explosé des années auparavant ; y avait-il encore quelque chose à sauver ?

E.H. : Mais le conflit ne s'arrête pas miraculeusement à l'instant, au moment du divorce du couple des parents ! Il se prolonge, se poursuit, s'entretient avec les différents protagonistes et c'est le fils - ici narrateur - qui va en faire bien malgré lui l'expérience douloureuse, les frais !

T.B. : Vous me laissez sans voix !

E.H. : J'ai lu avec beaucoup de plaisir durant un long week-end votre livre et j'étais impatient de voir, enfin, apparaître la mère : mais elle n'apparaîtra pas. C'est la belle mère qui surgit, prend place dans l'intrigue : elle est presque méchante, espionne, cherche à contrôler, cherche même à en découdre avec son beau-fils et c'est donc bien pour cela que je maintiens que la mère du narrateur avait encore des comptes à régler avec son ex-mari, avec son couple passé : son fils, le narrateur présentement va être instrumentalisé par sa mère puis va chercher à réagir, d'une certaine façon, par opposition à son père. Le fils est ici le dommage collatéral d'une histoire de couple qui n'en finit pas de ne pas finir..., qui a mal tourné !

T.B. : Alors, .... ce serait la mère qui a écrit le livre ? C'est effectivement une mère qui a monté son fils depuis sa tendre enfance " contre le clan d'en face " ... quitte à s'en excuser par la suite en prenant en compte l'étendue du désastre. C'est évident !

E.H. : En tous les cas, elle participe à entretenir de façon pesante l'inquiétude existentielle du narrateur ; est-ce qu'elle voulait vraiment, ou exprimait-elle son propre désarroi, sa propre incapacité à exister ?

T.B. : Voulez-vous me demander si le narrateur aurait dû avoir la maîtrise des choses, de ces (de ses ?) situations de vie ? Mais vous me laisseriez entendre qu'il est dépassé...

E.H. : ... A la lecture de votre livre cela apparaît comme totalement impossible ; n'est-il pas complètement dépassé, forclos, dans cette histoire qui, si elle a baigné son enfance, son adolescence, menaçait de le noyer dans une " mère " de sentiments houleux ? De sentiments honteux ?

T.B. : ... Cela le dépasse

E.H. : ... En lisant les soixante-dix premières pages de votre livre, on éprouve du plaisir à découvrir cette histoire, à se tendre, à s'immiscer dans cette intimité. Les cent soixante pages suivantes sont dures et laissent sourdre le malaise qui restera non résolu. Philippe est le seul personnage nommé, par opposition au narrateur et à son " Frère préféré " dont on ne connaîtra pas les prénoms, qui comme par non hasard est un fils, lui, qui remporte le soutien inconditionnel de sa seule mère...

T.B. : ... Vous m'apporter un éclairage que je n'avais pas envisagé...

E.H. : ... Et Philippe, j'ai osé espérer qu'il sauverait la situation, mais non. Il va, avec sa complexité exacerbée, tendre encore plus l'intrigue. Alors, le narrateur n'aurait-il pas été projeté dans une histoire, ne lui aurait-on pas imposé de se positionner, d'exister, de commencer à exister, pour se sortir du conflit de couple de ses parents ? Si la mère est dans cette apparente non-existence, manipulant dans l'ombre, le père, quand à lui, semble complaisant et attise cette injonction faite au narrateur de se positionner : n'est-ce pas ce que le narrateur tente de faire ?

T.B. : C'est bien vu.

E.H. :Cette apparente présence " passive active " du père, autorise en quelque sorte le sacrifice... " le sacri/fils ", de ses " deux fils aînés ".

T.B. : Je n'y ai pas songé un seul instant, mais c'est très bien vu de votre part. Ces paroles feraient plaisir à cette mère, car dans un premier temps, à la lecture du livre,  elle s'est sentie exclue en n'apparaissant pas dans le livre et en a exprimé une souffrance...

E.H. : ... En n'apparaissant pas formellement, probablement qu'elle expie une part des souffrances, qu'elle a bien malgré elle, infligées, ou pas su épargner, à son fils unique. N'est-ce pas cette part d'ombre, l'ombre d'où elle continue à contrôler, qui met en lumière son malaise ?

T.B. : ...

E.H. : Le père participe aussi à ce malaise en reproduisant " le couple de garçon " dans son deuxième mariage : ne serait-ce pas à cette part de provocation que le narrateur répond ?

T.B. : Vous sous-entendez que ce ne pouvait être qu'une histoire de garçons ?   

E.H. : En tous les cas les mères en présence sont inexistantes, chacune à sa façon : l'une réellement comme je viens de le proposer, et l'autre - la belle-mère - semble laisser faire et réagit assez mollement. Le père semble bien passif face à cette tentative de ses garçons aînés - qui s'aiment - qui se débattent pour essayer de s'en sortir et de trouver un début d'équilibre et d'existence " à leur façon ".

T.B. : ...

E.H. : Je vous sens interdit...

T.B. : Oui, car vous apportez un éclairage extrêmement important. J'avais tendance à dire qu'en dehors du fait de vouloir aimer et d'échouer il y un obstacle majeur qui se profilait dans le personnage de la belle-mère. Je raconte vers la fin du livre, qu'elle fait obstacle ... mais en fait ce n'en est pas vraiment un.  Elle s'érige plus en garde fou avec en toile de fond sa difficulté à aimer ou à être aimé par quelqu'un d'autre qui est là : c'était pour moi l'enjeu véritable.

E.H. : Ne penseriez-vous pas qu'elle cherche à maintenir hors de l'eau un couple qui ne fonctionne pas - en tous les cas manifestement pour elle - ce dont elle a clairement conscience et ce que lui rappelle, sous ses yeux, la très tendre relation naissante de son fils aîné avec son beau-fils ? Couple coupable ?

T.B. : La belle-mère voit son couple en danger et va chercher à le sauver ; c'est par sa réaction soudaine et violente qu'elle le manifeste, alors qu'auparavant elle était complaisante. Il est évident que, pour moi, en révélant la chose publiquement à travers l'écriture de ce livre, cela ressemble à une déclaration de guerre ...

E.H. : ... Pourquoi ne pas l'envisager comme un règlement de comptes " à elle-même " ? La belle-mère se retrouverait plus remise en cause dans son incapacité à éviter l'affrontement et la mise à jour d'une difficulté, voire d'un échec dont elle serait révélatrice par sa position de deuxième femme : c'est ce qui lui échappe complètement et c'est sa peur soudaine de comprendre qu'elle va se retrouver face à la même problématique que la première femme. Cela doit être une rude découverte que de se rendre compte qu'elle n'a pas pu sauver son mari, ni ses fils d'ailleurs ; alors pourquoi ne pas accepter sa volonté de " gueuler " et de vite arrêter l'histoire avant qu'elle ne lui échappe totalement, n'explose entre ses mains ?

T.B. : Tout le monde semble perdu dans cette histoire !

E.H. : Le véritable sujet qu'aborde votre ouvrage, une fois dépassées ces réalités familiales plus ou moins glorieuses, mais oh comment indispensables à déceler, à décrypter, est de suivre, d'accompagner ces garçons et de voir comment vont-ils tenter de construire leurs identités ? Il est intéressant de voir comment l'un va aimer et l'autre se laisser aimer, et en finalité il me semble qu'il faille s'interroger pour savoir : " sont-ils dans une esquive à la souffrance ou au contraire tentent-ils d'apporter une réponse, terriblement folle, en pieds de nez, à l'incongruité des mères et à l'agression passive du père ? ".      

T.B. : Ce qui m'interpelle beaucoup dans ce que vous dites est que le narrateur ne tient pas son rôle, voire même qu'il serait instrumentalisé. Alors, les véritables personnages du livre seraient la belle-mère en premier lieu, en deuxième position " la mère absente ", puis des fantômes, le père et les frères.

E.H. : C'est bien, à mon avis, que vous vous permettiez de l'entendre, mais, aussi, ce que j'essaye de mettre en évidence est la toile de fond, l'histoire familiale : c'est en quelque sorte ce " sur quoi " s'appuie cette recherche du narrateur qui se trouve bien malgré lui à " cette place-là ", comme posé par la construction de l'histoire familiale telle qu'elle s'est faite : en tant que jeune homme, provinciale venant étudier à Paris. Comment va-t-il répondre à cette assignation à jouer un rôle dans ce drame familial ?

T.B. : C'est vrai que le personnage central est comme pris au piège et est obligé de se révéler ; c'est le choc que j'ai ressenti en découvrant la quatrième de couverture proposée par mon éditrice lorsqu'elle parle de " fêlure " et de " point de rupture ". Cela m'a aussi interpellé parce que le narrateur n'en avait pas vraiment conscience, mais c'est en se trouvant dans ce cul-de-sac qu'il est obligé de se révéler, à lui-même, puis aux autres et notamment aux membres de sa famille : il est coincé.

E.H. : N'est-ce pas à envisager sous l'angle de l'ambiguïté de la place du père ? Il est à la fois central, par rapport à ses deux femmes, mais aussi totalement absent lorsqu'il s'agit d'exister dans un projet de construction, d'échange, avec son fils aîné ? Il ne devient pas " le Fils préféré " ! Le père est coincé dans ce rôle d'igniteur, sauf à pouvoir pousser implicitement son fils à fomenter sa révolte ! Enfin celle que lui n'aura pas eu la force ou le courage de " se mener à lui-même ". C'est à mon sens toute la force de votre livre de montrer comment, par quelles étapes, etc., le narrateur va se révéler en passant à travers une histoire dont les cartes lui ont été dévoilées que très partiellement.

T.B. : C'est bien le sentiment que je ressens de " prise au piège " du narrateur, de cul-de-sac.

E.H. : Je dois vous dire que " j'ai cru rester sur ma faim " en refermant votre livre. D'une part, l'histoire que vous racontez est très forte, touchante, et de voir le narrateur essayer de se sortir de cette histoire qui lui est léguée en pesant héritage de son histoire familiale est impressionnant. Mais d'autre part, comme je le mentionnais tout à l'heure, dans les cent soixante dernières pages de votre livre, hormis l'apparition de Philippe, rédempteur bien décevant, on assiste à un malaise grandissant, à une fêlure comme vous le disiez.

T.B. : Est-ce que l'on reste uniquement dans un règlement de compte familial ? 

E.H. : Probablement que fantasmatiquement je souhaitais lire que le narrateur " s'en sort bien ". Eh bien non, il n'y aura pas de " happy end ". Il fallait aller " jusqu'au bout " et montrer clairement que le père ne s'en sort pas : c'est par ce positionnement à la fois audacieux et souvent incertain du narrateur que vous mettez en évidence que là, en refermant le livre, en laissant le livre faire son chemin dans le monde, le narrateur se positionne, certes dans un équilibre précaire, mais là il peut s'en sortir. Charge à lui maintenant d'assumer, de donner sens à sa propre histoire révélée.

T.B. : Nous évoquions avant le début de notre entretien, les premières critiques et elles sont de deux bords : ceux qui aiment parlent " d'amour pur et absolu " et ceux qui détestent parlent de " climat malsain ".

E.H. : Je ne peux que vous conseiller de ne pas écouter ceux qui pensent ou voient mal : " ne poursuivez pas le travail de sape du père du narrateur ! ", cela a été suffisamment déstabilisant. Posez-vous ! Positionnez-vous ! Assumez d'avoir mis le pavé dans la marre ! Tous ceux qui vont se sentir touchés " en dessous de la ceinture " parce qu'ils peuvent se sentir, réellement ou non d'ailleurs, coupables de pareilles lâchetés parentales, vous devriez ne pas y porter attention, mais les renvoyer à leur haine : " Famille je vous hais " !  

T.B. : Il faudrait considérer notre échange de ce soir comme une incitation à poursuivre l'histoire, pour raconter le sort du deuxième frère et savoir comment va-t-il s'en sortir ?  

E.H. : Les demi-frères aînés à leur façon vont se donner la main, s'enlacer, à peine plus pour essayer de s'en sortir de façon harmonieuse, douce ; il n'y pas de jugement à porter sur la façon dont les frères, plus ou moins consciemment, vont mettre en oeuvre. Les frères sont dans une expérience initiatique de tenter de s'en sortir : ils mettent une pierre l'une devant l'autre pour construire un pont et essayer d'atteindre l'autre rive, l'ailleurs. Les ponts sont toujours construits sur des vides, des précipices.

T.B. : Un lecteur me faisait part de ce qui l'avait surpris dans ce livre : c'est que celui-ci raconte une histoire de l'adolescence mais qu'il imaginait, en le lisant, que c'est un homme d'âge mûr qui l'aurait écrit. Comme si au début du livre il s'agissait d'un adolescent et qu'à la fin du livre il est devenu adulte.

E.H. : Les frontières entre les différents âges de la vie, de l'adolescence à l'âge adulte, sont plus floues aujourd'hui. Quand à la lâcheté du père ...

T.B. : ... en tous les cas il réagit toujours trop tard, mais peut-être que ce n'est pas par lâcheté fondamentale ? Ce livre ne lui laisse pas sa chance.

E.H. : Alors, saisissez la votre de chance ! Le père aurait probablement pu réagir " en homme " s'il en avait décidé ainsi. Son attitude est trouble pour le moins et peut-être que vous ne devriez plus chercher ni à le justifier, ni à l'affronter, mais à " Etre ".

T.B. : Je suis troublé parce que je pensais bien contrôler, comprendre, mon livre, parce que je l'ai écrit et je me rends compte que non : j'ai pour le moins un travail supplémentaire à faire sur l'orgueil.

E.H. : Si j'ai eu la chance de vous interviewer en premier je vous souhaite de vous laisser la chance de réussir et de laisser à ce livre d'atteindre son but. Permettez-vous de découvrir que c'est en dépassant cette histoire familiale que vous nous livrez, que vous vous libérez, mais aussi que vous trouverez votre chemin de réussite.

T.B. : Merci.  



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